Woodkid, la machine gargantuesque

7 ans qu’on l’attendait. Woodkid est (enfin) de retour avec S16, album magistral traitant de sujets à la fois universels et intimistes. 7 ans qui ont permis à l’artiste de faire mûrir cette nouvelle proposition, en faisant évoluer sa marque reconnaissable entre mille vers un univers plus industriel, plus organique. Si les dimensions épiques et cinématographiques sont toujours présentes, elles sont désormais teintées d’une noirceur qui donne aux morceaux une profondeur jusque-là inexplorée. Analyse.


Un premier album disque d’or vendu à 800 000 exemplaires, une tournée de 200 dates à guichet fermé, des clips réalisés pour les plus grandes stars de la pop mondiale. Même le premier extrait de son nouvel album culmine à 3 millions de vues sur Youtube. Woodkid n’est pas réellement ce que l’on pourrait appeler un artiste émergent. C’est d’ailleurs probablement ce qui l’a poussé à attendre 7 ans avant de sortir S16, son deuxième album. Après le succès fulgurant de Golden Age, « une espèce de blockbuster hollywoodien » où, selon ses propres mots, il « raconte la vie de manière plus fantasmée »¸ Yoann Lemoine, de son vrai nom, s’est retiré du devant de la scène.


Enfin, pas totalement. Il compose tout de même en 2015 la bande originale de Desierto, thriller mexicain de Jonás Cuarón pour lequel il reprend les ingrédients qui ont fait de The Golden Age un album si précieux. Les fans s’attendent alors à un retour de l’homme à la casquette noire, mais il n’en est rien. Yoann se fait discret. Jusqu’à la sortie du clip de « Goliath » il y 6 mois, annonciateur du raz-de-marée à venir. Difficile donc de passer à côté de cet album tant attendu qui, une fois de plus, pousse la pop française à des sommets rarement atteints. Puisque tout, ou presque, a déjà été dit sur Woodkid, reste-t-il peut-être à parler de ce nouvel opus avec très peu de demi-mesure.

UN ALBUM PLUS INDUSTRIEL


S16 est une machine, dans tous les sens du terme. Le simple fait qu’une partie des instruments aient été enregistrés au mythique studio Abbey Road donne le ton sur l’ambition de Yoann le concernant. Côté instrumental, il est clair que son goût pour la grandiloquence et l’épique ne s’est pas volatilisé depuis The Golden Age. L’aspect cinématographique des compositions, véritable marque de fabrique, est toujours présent. Les percussions sont à nouveau travaillées au millimètre près pour délivrer des beats spatiaux, capables de faire perdre ses repères au malheureux qui écouterait l’album avec un casque. Les accords de piano empreints de tristesse et d’émotion sont également de retour pour accompagner les paroles délivrées par un chant larmoyant.


Il s’agit donc bien d’un album de Woodkid. Version 2.0 tout de même. En 7 ans, l’artiste a eu le temps de réfléchir sur les manières de renouveler sa proposition. Sur S16, ces réflexions se traduisent clairement par un basculement vers des sonorités plus industrielles. Bien sûr, on est encore loin des expérimentations de Trent Reznor : avec toute la douceur qui le caractérise, Yoann a su évoluer de manière subtile. Toute la saveur de cet album se trouve néanmoins dans ce changement, dont on pouvait déjà apercevoir les étincelles sur la BO de Desierto.


Les caisses claires moins analogiques, plus organiques viennent littéralement déchirer les rideaux de sons créés par les cuivres, eux-mêmes transformés jusqu’à leur donner une allure imposante, parfois menaçante. Même les chansons plus calmes n’échappent pas à ce traitement, que ce soit par une modification du matériau originel comme sur « Pale Yellow », ou par un beat composé de bruits mécaniques comme sur « Highway 27 ». Pour introduire ces nouvelles sonorités, Woodkid démarre son album par « Goliath », qui tranche radicalement avec les habitudes instrumentales du musicien. Si l’on retrouve par la suite des terrains plus familiers, on comprend d’emblée que cet album ne sera pas le même voyage que son prédécesseur.

ACTES ET CONSÉQUENCES


Bien que sa forme suffise à elle seule à en faire un grand album, S16 devient vraiment intéressant une fois que l’on s’intéresse à son fond. Plus intime, mais aussi plus conscient, l’album aborde des thèmes touchants avec la sensibilité propre à Woodkid. De nombreuses chansons parlent d’amour, un sujet cher à l’artiste qui, à plusieurs reprises a dépeint des histoires tantôt tragiques, tantôt glorieuses. Mais il parle également de son addiction aux anti-dépresseurs, d’introspection et, pour la première fois, de conscience écologique.


C’est en réalité tout un univers que Woodkid a créé autour de S16, qui à ce titre s’apparenterait presque à un album-concept. Dans le clip de « Goliath », on suit un ouvrier au sein d’une mine de métaux rares, industrie activement responsable de l’épuisement des ressources et du dérèglement climatique. À travers ses yeux et ceux de la caméra, on le voit observer avec effroi l’inlassable mécanisme dont il n’est qu’un pion, qui finira par donner naissance à un monstre qu’il a lui-même aidé à créer.


C’est cette thématique d’introspection que va explorer le chanteur tout au long de l’album. Dans « Enemy », il parle de la guerre intérieure qui se joue en lui et qui le pousse à commettre l’irréparable. Dans « So Handsome Hello », il raconte comment une relation désuète peut rapidement basculer dans l’auto-flagellation. Là où The Golden Age nous emmenait à la conquête de nouveaux mondes, S26 entreprend une expédition dans les tréfonds de l’esprit humain. Woodkid cherche du sens dans les contradictions de l’Homme, celles-là même qui l’obligent à constater les conséquences d’actes qu’il ne cautionne pas.

UN AUTRE BONHEUR


Les compositions mi-analogiques, mi-robotiques prennent alors tout leur sens. Comme s’il n’arrivait pas à trouver sa place au milieu de tout ce capharnaüm, l’artiste appuie le contraste au maximum pour créer une bête difforme. Dans « Highway 27 », il chante "Take me to the bridge under the pines / Between the billboards and the power lines" Emmène-moi au pont sous les pins / Entre les panneaux et les lignes électriques »). Tout au long de l’album, il va disséminer des références à la nature, systématiquement entourées par des constructions humaines. Dans un monde où tout est métallique et artificiel, Woodkid cherche ce qui est naturel et inné et illustre l’impact qu’a le premier sur le second : « I'm a gasoline stain on the snow » (« Je suis une tâche d’essence dans la neige »).


L’album se termine sur « Minus Sixty-One », que Yoann décrit comme « probablement la chanson la plus importante. Tout l’album mène à cette chanson. Peut-être que l’idée n’est pas de trouver le bonheur intérieur mais grâce à quelque chose d’extérieur, à une cause qui n’est pas centrée sur nous-mêmes ». Dans celle-ci, il semble se mettre à la place d’un.e grand.e dirigeant.e, en permanence entouré.e « d’hommes assis en cercles à parler de chiffres, [qu’iel] n’aime pas vraiment ». Que l’on analyse l’album comme un plaidoyer écologique ou comme le récit d’une bataille spirituelle, « Minus Sixty-One » trouve la conclusion à tout cela : « Where is that I belong ? » (« Où se trouve ma place ? »). Pour Woodkid, il n’est pas question de gagner le combat, mais plutôt de trouver son combat, celui qui donne du sens au soi et au monde.


Par Simon Aunai


Écoutez au plus vite S16 sur Spotify :


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