Sutja Gutiérrez : les fantômes hantent, les fantômes chantent

Après un passage aux côtés d’Affkt, Edu Imbernon ou encore Los Suruba et un premier album en 2014, Sutja Gutiérrez revient avec Phylax Society, sorti chez Lumière Noire. Le beatmaker y aborde les thèmes de la mort, le deuil et l’acceptation, un bien joyeux mélange qui se concrétise dans une techno psychédélique teintée de sonorités pop. Tout en maintenant une tension constante, il délivre des morceaux hantés par les voix de l’au-delà, reflets d’une tentative de connexion avec les morts, mais aussi avec lui-même.


Âme vendue au diable, messages cachés et autres théories du complot : le monde de la musique a eu son lot de légendes angoissantes. Forcément, lorsqu’un projet fait directement référence à un groupe de personnes qui, à la fin du XIXe siècle, ont cherché à créer la race de chien ultime, on s’attend à ce que des esprits jaillissent des enceintes pour abreuver les oreilles malheureuses d’incantations maléfiques. Bon. La race en question s’avère finalement être un berger allemand, et les membres de la Phylax Society ont fini par se dissoudre pour cause de « manque de consensus ». Qu’on soit d’accord ou non avec la supériorité de Gunter sur ses congénères, difficile de nier que cette histoire apporte son lot de sueurs froides.


Qu’est-ce qui a bien pu pousser Sutja Gutiérrez à s’inspirer de cette histoire pour produire son nouvel album ? La réponse se trouve peut-être dans les thèmes abordés. Au fil des titres, le beatmaker explore l’univers du deuil, tout particulièrement les émotions qui surgissent après la perte d’un être cher. Du moins, cela pourrait expliquer l’inexplicable sensation que les morts se sont organisés en bande pour hanter la totalité des morceaux. Dès « Busca, Busca » qui ouvre le LP, la tension se fait sentir. La ligne de basse continue et insistante s’associe à des cris inintelligibles pour ouvrir la porte à une gigantesque hallucination auditive.


Ça, c’est pour le côté psyché. Reste la techno industrielle à insuffler aux morceaux. C’est chose faite dans « Empty Flowers Pots », premier single de l’album. L’atmosphère s’assombrit un peu plus tandis le beat droit et sans détour tient en haleine jusqu’au drop espéré, qui n’arrive d’ailleurs jamais réellement. Sutja veut tenir en haleine, ligne directrice qu’il va garder au fil des morceaux en jonglant entre bangers dansants et ballades angoissantes. Car ces derniers n’ont de techno que leur structure : des loops entraînants, des kicks puissants et juste ce qu’il faut de tension. Rapidement, dans « Pure, What Does It Mean ? », un orgue d’église ajoute une dimension plus pop au projet. Impossible, à partir de ce moment, de nier la portée mystique de l’album.

Une voix d’outre-tombe, à peine compréhensible et boostée à la reverb, s’invite dans quasiment chaque morceau, comme si un esprit souhaitait se manifester. Si l’on ne saura jamais si Guttiérez était accompagné d’une planche de Ouija pendant la production de l’album, il paraît évident qu’il cherche également à communiquer avec lui-même. Dans « I’m Digging », il chante : "I’m digging so deep I can even see myself" (« Je creuse si profond que je peux même m’apercevoir »), signe d’une intense session d’introspection. À la fin de « A Trap For Fools », une voix énigmatique déclare : « You gotta move on » (« Tu dois passer à autre chose »). Pour ne pas s’éterniser dans son mal-être, l’artiste se met alors à expérimenter avec sa musique en mélangeant des sonorités diamétralement opposées pour composer des mélodies dissonantes à souhait.


Dans « Same Old Blues » par exemple, l’artiste reprend les ingrédients du genre sans pour autant délivrer un résultat s’y rapprochant, ne serait-ce que de loin. Faire sonner un harmonica dans une prod electro ? Pas de problème, tant qu’il peut démembrer la structure globale puis la recoller à sa sauce. Chaque morceau est construit de cette manière, comme une sorte de pantin désarticulé. Sutja est un savant fou, dont les expériences même si elles ont vocation à mal tourner, finissent toujours par retomber sur leurs pattes. On se surprend à bouger sa tête en rythme, alors même que d’inquiétants bruits métalliques s’accompagnent de dialogues vides de sens, et que la plupart des instrus s’apparentent plus à un trip sous acide qu’à un tube formaté pour les pistes de danse.


Même si tout tient en place, une ombre continue néanmoins de planer au-dessus de Phylax Society. Dans sa peinture du deuil, le producteur donne l’impression de vouloir se saboter lui-même, au cours d’une crise de schizophrénie qui peine à trouver résolution. Chaque début de chanson paraît fragmenté, et Sutja semble chercher à réparer ce qu’il a lui-même brisé en assemblant les bouts de samples qu’il a sous la main. Fort heureusement, il parvient de temps en temps à trouver la paix sur certains titres plus posés comme « Rainbow » ou « Brown to Hazel ». La dimension quasi biblique de ce dernier est presque annonciatrice du morceau de fin éponyme, dont la douceur inespérée permet enfin de se relaxer complètement. Les mouvements de tête endiablés laissent alors place à des songes apaisés, bercés par le bruit des vagues qui concluent l’album.


Par Simon Aunai


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