SÔRA : "C’est très important pour moi d’être entourée de plus de femmes"

Une voix et des mélodies envoûtantes, une musique qui transpire aussi bien l’audace que la mélancolie, une artiste débordant d’une énergie positivement contagieuse... Il y a bien des manières de qualifier l’univers de SÔRA. Cette autrice-compositrice-interprète et productrice de R&B contemporain dévoilait le 15 janvier dernier son premier album, Long Life to Phil (Colligence Records). Si cet opus raconte des histoires personnelles, parfois éprouvantes, il nous a pourtant procuré énormément de bien. Rencontre.



Hello SÔRA ! Comment vas-tu ?


C’est assez paradoxal mais je me sens plutôt bien. Il y a la frustration, comme tout le monde, de ne pas pouvoir le jouer [cet album]. C’est un peu bancal mais on espère que ça va le faire.


Commençons par le commencement… Tu baignes dans les arts depuis ton plus jeune âge. Chant, danse, piano… Ces passions, tu les tiens de ta famille. Comment la musique s’installe-t-elle dans ta vie toute petite ?


J’ai commencé la musique car ma mère nous a forcé à faire du piano, mon frère et moi, quand on était petits. Puis, j’ai pris des cours particuliers pendant sept ans. Je m’amusais bien. Je commençais déjà à composer des petits trucs. J’ai toujours fait de la danse et beaucoup d’activités musicales. Même pendant mes camps d’été. Ça a nourri une espèce de fantasme énorme que je n’allais jamais atteindre… Et un jour, un de mes ex-copains m’a proposé de chanter dans son groupe de musique. À la fin de cette répétition de trois heures, j’ai compris. J’ai quand même fini mes études à l’université, pour avoir cette “sécurité”, et j’ai sauté dans le grand bain. C’est comme ça que ça a débuté et ça n’a jamais cessé.


Ton amour pour la musique ne viendrait-il pas un peu de ton grand-père musicien, finalement ?


Ce qui est dingue dans cette histoire, c’est que j’ai appris assez tard que mon grand-père était musicien. Il a divorcé de ma grand-mère quand ma mère avait trois mois, donc je ne le connaissais pas. On l’a rencontré à nos quinze ans avec mon frère. On s’est rendu compte de toute son histoire, d’où il venait…


D’origine pakistanaise et espagnole, tu es née de l’union d’une mère britannique et d’un père français - tu chantes d’ailleurs exclusivement en anglais. Tes influences sont, elles aussi, variées : du jazz à la pop, en passant par le hip hop, le R’n’B et même l’électronique… Comment fais-tu pour que ton univers musical soit aussi “hybride” ?


J’ai puisé [mes inspirations] chez mes deux parents. Chez moi, on écoutait de tous les styles : Madonna, Prince, Elvis Presley, les Beatles, Ella Fitzgerald… Donc il y a toujours eu ce gros melting pot musical à la maison. Ce qui est sûr, c’est que c'était toujours de la musique anglophone. Même mon père français écoutait toujours de la musique anglophone - ce n’est pas pour rien qu’il est tombé amoureux d’une anglaise. Je pense que c’est aussi pour ça que j’ai choisi de chanter en anglais. Mais je pense m'être fait ma propre ouverture. J’aime me dire que je suis passée par plein de phases, ou plutôt que ce sont plein de facettes de moi qui se sont ouvertes. La richesse musicale est trop bonne à saisir. C’est un peu ce que j’essaie de faire dans mon projet : c’est de vraiment transpirer tout ce qui m’a été donné. Je n’ai pas envie d'être dans une case. En fait, j’ai envie de créer une case avec plein de cases dedans.



D’ailleurs, que signifie ton nom de scène, “Sôra” ? Il me semble qu’une référence se cache derrière ce pseudo...


Exactement. “Sôra” veut dire “oiseau chantant qui prend son envol” en Amérindien. Je cherchais un nom de crew de jazzeux avec un pote. On regardait les noms et j’ai vu “Sôra”. J’ai lu le sens de ce mot et je me suis dit : “C’est moi ! J’ai envie d’être cet oiseau, qui prend son envol en chantant !”.


Après un premier EP intitulé Number One (2018), tu te décides à dévoiler ton premier album Long Life to Phil, sur lequel figure à nouveau les titres “Lifestorm”, “Sakura”, “Number Won” et “The Grit”. Pourquoi avoir choisi d’inclure ces chansons dans cet album ?


Concrètement, cet album, je l’ai pensé comme un tout. Il y a une vraie chronologie : ces chansons-là font partie de la période qui va se clôturer avec l’album. C’est compliqué. Ce sont des choses qui se passent dans ma tête (rires). Cet album, c’est un peu la représentation des cycles de vie. En fait, mon père est décédé quand j’avais dix-neuf ans. Quand on est en deuil d’une personne chère, on se pose beaucoup de questions sur le sens de la vie. L’album commence par la chanson “Childhood” pour arriver à "Sakura", qui parle de deuil justement. J’avais envie de rendre hommage à mon père, mais c’est aussi une manière de dire que les choses ont un sens. On naît, on vit, on meurt, mais la vie continue peut-être, les choses perdurent. C’est un album de réflexion, à travers lequel j’essaye de comprendre qui je suis et de transmettre des messages, toujours avec positivité. Ma mère a aussi eu un très gros rôle à jouer là-dessus. C’est un album sur ma famille en fait.



Alors, en effet. Mais j’ai aussi l’impression que tu insuffles à de nombreuses femmes un message d'empowerment. Dans la vraie vie, comme dans la chanson “Fool Me Now”, qui est d'ailleurs accompagnée d'un super clip, tu nous incites à reprendre le contrôle de nos vies. De ton côté, tu es à la fois chanteuse, compositrice et productrice, c’est-à-dire que tu gères chaque étape du processus de création d’un morceau. Qu’est-ce qui t’a poussé à être totalement indépendante ?


J’ai la chance d’avoir une famille dans laquelle les femmes sont fortes. Ma grand-mère, du côté de ma mère, a débarqué en Angleterre dans les années 60 pour fuir la période sombre dans laquelle était l’Espagne. Elle ne parlait même pas un mot d’anglais. Elle était épatante. Ma mère a complètement hérité de ça. Ce sont des femmes ambitieuses, qui sont fortes et qui gardent le contrôle sur les choses. Je pense que ça vient de là. J’ai envie d’avoir le choix. J’ai envie de partager de belles choses et j’ai envie qu’on me laisse les faire. Puis, c’est un challenge, aujourd’hui, en tant que femme, de montrer qu’on en a aussi… Il y a une nuance, parce que j’adore travailler en collaboration. D’ailleurs, il y a beaucoup de producteurs qui ont produit des chansons de l’album pour moi. C’est du vrai travail d’équipe. Je préfère avoir le véto, mais pouvoir partager et travailler avec les autres.


Tu fais d’ailleurs partie du collectif La Sulfureuse, collectif qui réunit une nouvelle scène d’artistes féminines pop, électro et urbain. On y retrouve notamment Amaurie, Club Celest, Eleonore, Auraa the Kiddo… Comment est née l’idée du collectif et à l’initiative de laquelle d’entre vous ?

Amaurie et Céleste ont créé ce collectif et sont venues à la recherche des membres actuelles de La Sulfureuse. Nous sommes neuf, avec la photographe. Quand elles sont venues à moi, j’ai été complètement séduite - évidemment. L’idée, c’était d’avoir un collectif de femmes qui s’entraident, qui gèrent les choses elles-mêmes, qui se font avancer mutuellement. Déjà, l’idée est géniale. Ensuite, c’était très important pour moi d’être entourée de plus de femmes, car, dans le milieu de la musique, la plupart du temps, tu n’es qu’avec des mecs. Que tu le veuilles ou non, il y a des mecs partout. Être avec des femmes, ça me manquait à mort, franchement. On essaye de pousser les femmes artistes, chanteuses et autres, à ne plus avoir cette étiquette de “simple chanteuse”. On voulait aussi mettre en avant d’autres compétences qu’on a tendance à mettre de côté, et à réduire à une seule. C’est important, car on est pas mal décrédibilisées.


On demande encore plus de ce genre d’initiatives ! Vous avez d’ailleurs enregistré une superbe live session avec la Bouclette TV, et avez réalisé des records d’audience, il me semble. Un dernier mot pour conclure ?

Oui, il n’y a que en s’y mettant en équipe qu’on peut y arriver.


Ce qui est sûr, c’est que de nouvelles collaborations vont arriver et je vais me lancer dans un nouveau projet d’EP.


Le premier album de SÔRA, Long Life to Phil, est disponible sur toutes les plateformes de streaming. Découvrez également la live session de “Tripping”.


Propos recueillis par Laura Gervois