Rencontre avec Muddy Monk : “Je m’ennuie avec les gens qui ne parlent pas de leurs émotions”

La veille, la Suisse écrase la France lors de l’Euro. Mais Guillaume Dietrich, alias Muddy Monk, se fiche bien du football. Il le confesse tout de suite, dans un café à Pigalle : il n’a pas grand chose à raconter dessus. Autant discuter alors, de son premier album Longue Ride, acclamé par la critique, de ses projets plus récents et de son prochain long format, qui devrait voir le jour au printemps 2022. Rencontre fleuve entre croissants chauds, sentiments exacerbés, et mélancolie solaire.


Muddy Monk © DR

Tu as récemment sorti deux titres, “Athènes” et “Petit Soldat”, qui n’ont rien à voir avec tes projets Longue Ride ou Ultra Tape. Comment sont-ils nés ?


J’ai écrit “Athènes” alors que je vivais encore à Bruxelles, il y a un an maintenant. Je venais de finir Ultra Tape, qui était un peu électrisante, et j’avais envie de faire plus de ballades. J’écoute pas mal de chanson française : Vincent Delerm, Mathieu Boogaerts… J’avais envie de faire un album de ballades. Mais finalement, je n’en ai écrites que deux, avant de repartir sur quelque chose de plus radical.


Tu es en train de finaliser un prochain album, prévu pour 2022. Il sera donc plutôt dans la veine de Ultra Tape ?


Oui, du morceau “Mylenium” plus précisément. Plus extrême et radical.


Chez Clique, tu disais que Longue Ride, c'était le voyage, et Ultra Tape, le désespoir. Cet album ira donc encore plus loin dans le désespoir, le néant ?


On va dans le mur [rires] ! Non… Est-ce qu’il est désespéré ? En tout cas dans les sonorités il reste assez radical… [Il réfléchit] Ouais, il est bien désespéré quand même. Finalement, on peut toujours creuser plus loin, il ne faut pas sous-estimer la profondeur des abysses. Je l’ai fait cet hiver, mais il n’y a aucune interaction avec la situation mondiale, le Covid… C’est juste l’hiver en Suisse : il est long, il fait nuit tôt. J’ai fait énormément de studio pendant quatre ou cinq mois, où j’ai beaucoup produit. Enfin beaucoup produit… Il n’y a que huit titres, ce n’est pas énorme !


“Athènes” et “Petit Soldat” sont des morceaux qui parlent de ton père, mais tu parviens encore à évoquer des histoires d’amour, thème omniprésent dans ta musique. Tu ne serais pas un obsédé de l’amour par hasard ?


YES ! Oui, c’est bien là. Après ce sont différentes formes d’amour, à chaque fois. Dans “Petit Soldat” je parle de l’amour de soi-même, plus que d’une romance amoureuse. Alors que dans “Athènes” c'est vraiment l’Amour au sens premier. Il y a vraiment quelque chose de beau et de fascinant dans cet amour-là… Je ne vois pas trop de quoi je pourrais parler d’autre dans mes chansons [rires]…



Mes concerts ne sont pas fait pour danser. Plutôt pour chouiner.”


Parallèlement, tu travailles dans une boulangerie plusieurs jours par semaine. Comment trouves-tu l’équilibre entre les croissants chauds et la musique ?


Ça n’a rien à voir, c’est certain. Déjà, j’aime beaucoup la cuisine et la nourriture en général. Je suis très content de travailler là-bas, on fait des produits de qualité. Je suis avec mes amis, alors que dans la musique je suis assez seul. Ça me permet de me vider la tête… Mais il n’y a aucune musicalité en boulangerie, ça se saurait. Avant, je travaillais dans le social, et avec la musique, c’était le même genre de fatigue. C’est de la charge mental dans les deux cas, du stress… Alors que les métiers plus manuels s’agencent très bien avec la musique.


Tu as réalisé Ultra Tape complètement seul, de l’écriture jusqu’au mixage. Tu ne supportes donc pas la compagnie à ce point ? Comment tu faisais avec la team Bon Gamin (Ichon, Myth Syzer) ?


C’est ça… En fait, pour “Le Code”, j’ai juste enregistré ma voix et les effets depuis chez moi. Et puis avec Ichon, plus tard, on entend mes instrus avec sa voix que j’ai pu mixer assez souvent. Mais c’était à distance, donc ça m’a permis de garder une bulle intacte [rires].



Mais attends… Comment tu fais en concert ?

Une bulle intacte aussi ! Il faut fermer les yeux, énormément fermer les yeux ! Au debut je fermais les yeux tout le temps. Il n’y a aucun musicien avec moi, je suis vraiment dans ma bulle, les yeux fermés, et je me balance un peu comme un petit asocial, pépère. En plus, mes concerts ne sont pas fait pour danser. Plutôt pour chouiner.


Tu te sentirais capable, un jour, de produire des musiques heureuses ?


Non alors ça, tu vois, c’est le groupe Papooz qui s’en occupe au sein de mon label, Half Awake Records. Ils gèrent tout ce qui est “bonheur”. C’est bien, le label a une palette assez large. Après, en réalité, si je repense à mon prochain album, l’introduction est assez lumineuse, un peu comme “Mylenium”. Il a une sorte de puissance. Ce n’est pas de la déprime morte. Et c’est ça que je trouve sublime, notamment dans les morceaux que j’aime. Il y a ce titre de Vincent Delerm par exemple, “Je ne veux pas mourir ce soir”. C’est très beau. Je conseille surtout son album À Présent, que j’écoute beaucoup en ce moment. Avec “I Love You Always Forever”, de Donna Lewis. Et Sean Nicholas Savage.


Quand on parle de toi, on évoque beaucoup Christophe, Vincent Delerm. Mais en écoutant "Mylenium", on crois dénicher du Mylène Farmer…


Non ?! Eh bien au départ, il s’appelait "Mylène" à cause de ça justement. La mélodie voix, un peu haut perchée, me faisait penser à elle, même si je ne suis pas un grand fan. J’aime bien fonctionner comme ça. Pour le prochain album, j’ai un morceau qui est une sorte de mix entre Céline Dion et Demis Roussos. Je ne sais pas comment il va s’appeler. Céline Roussos, Roussosnium…


Tu écris aussi en t’inspirant de personnages réels, mais qui flirtent avec la fiction. C’était le cas pour “Encore un peu”, qui s’inspire de l’histoire du tueur en série italien Roberto Succo.


C’est vrai… En fait, quand je vivais à Bruxelles, je regardais énormément l’émission Faîtes entrer l’accusé. J’ai vu l’épisode sur lui, et son histoire est très théâtrale. Le mec est un peu un chien fou. Ce qu’il a fait est horrible, mais c’est toujours guidé par une immense soif de liberté. À la fin de l’épisode, il est sur le toit d’une prison dont il s’échappe, avec les hélicoptères qui tournent autour de lui. Et d’un coup, il se met en slip pour montrer ses muscles. Il est hyper fier, comme ça, tourné vers le ciel. C’est de là que m’est venue l’idée d’un mec qui se sent un peu abandonné par les dieux, condamné par ce qu’il est.



Ce que l’on retrouve sur la pochette de Ultra Tape : une main tendue vers le ciel, une autre qui tente de l’attraper. On pense tout de suite à Akira.


C’est Dexter Maurer qui a fait la pochette, il est très fort pour ça. Akira était dans ses références, je m’en souviens. On a d’abord fait la pochette du single de “Mylenium”. Je voulais quelque chose de robotique, de métallisé… On a beaucoup échangé ensemble pendant le premier confinement, c’était génial. Je l’ai rencontré grâce à une amie qui me parlait de son travail et qui m’avait envoyé son profil. J’ai tout de suite trouvé ça fou, mais en plus, il vient du Jura en Suisse. Et ça c’était encore plus fou ! C’est devenu un copain.

J’aime bien faire le drama, des scènes un peu théâtrales, j’y ai pris goût…

Pour revenir à “Athènes” et “Petit Soldat”, deux morceaux sur l’enfance, j’aimerais évoquer une théorie un peu farfelue, selon laquelle on aurait un seul âge toute notre vie. Ça te ferait quel âge ?


[Rires] C’est génial cette théorie ! Mentalement, pour moi, je dirais 5 ans ! Enfin peut-être 3, parce qu’à 5 ans, on commence à être sociable. Enfin, je suppose que c’est périodique. Quand je suis totalement déconnecté de mon côté enfantin, je deviens vraiment chiant. Mes 29 ans ont été très techniques. Je me sentais devenir vieux, mais toujours en train de faire de la musique. Ça n’allait pas du tout, je me disais qu’il me fallait un vrai job. Mais quand je me re-connecte à l’enfance, tout va mieux. Pourtant, je ne me rêvais pas musicien quand j’étais enfant, mais j’étais tout de même fasciné par ça. Je me fabriquais des batteries avec des casseroles…


Dans tes paroles, il y a beaucoup de sentiments exacerbés, que l’on évoque sans pudeur, comme un enfant.


C’est quelque chose que j’ai toujours eu. Même avec mes amis je suis celui qui parle de ses émotions tout le temps. Pour moi, c’est normal. Je n’ai aucune pudeur là-dessus – pour moi, les amis sont faits pour ça. Je m’ennuie avec les gens qui ne parlent pas de leurs émotions. Je ne trouve pas ça très intéressant. Quand j’ai écrit sur Roberto Succo, c’était la première fois que j’écrivais sur quelque chose d’externe. Mais c’était aussi lié au fait que j’avais perdu des amis cette année-là.


Tu écris à tes proches, à travers ta musique ?


Ouais, mais ils s’en battent les couilles [rires] ! Non, ce n’est pas vrai. C’est devenu une blague car j’ai fait une chanson où je parlais à mes amis, et depuis j’aime bien les embêter en leur répétant que j’écris pour eux mais qu’ils s’en fichent. En réalité, on s’admire tous entre nous. Et puis, s’il n’y a pas un peu de cinéma de temps en temps… J’aime bien faire le drama, des scènes un peu théâtrales, j’y ai pris goût… Mais pour rigoler, toujours. En vérité, je veux juste de l’attention.


Propos recueillis par Lolita Mang