Rencontre avec Joanna, Vénus des temps modernes

Un peu moins de deux ans après sa publication sur YouTube, "Séduction" cumule plus d'un million de vues. Derrière ce morceau sensuel se cache Joanna, artiste autodidacte et touche-à-tout. Ce vendredi 17 janvier sort enfin son tout premier EP, Vénus, à la croisée entre mythologie, féminisme et influences urbaines. On en a profité pour la rencontrer dans un hôtel particulier de Pigalle afin de discuter de Rennes, sa ville d'origine, de la rapidité des réseaux sociaux et d'écriture féminine.


Crédit : Valentin Fabre

Hello Joanna ! Tu réalises tes propres clips et tu fais tes chansons seule. Tu t’es toujours forgée en autodidacte ?


J’ai commencé la musique avec des cours de piano, et au fur et à mesure, j’ai commencé à reprendre des artistes que j’aimais bien. Je me suis donc habituée à travailler à l’oreille plutôt qu’avec des partitions. J’ai envie de dire que je suis autodidacte car je n’aimais pas du tout ce que je faisais au solfège, alors je l’ai simplement supprimé de ma mémoire !


Un peu touche-à-tout aussi, non ?


J’ai toujours voulu être une artiste complète. Ce n’est pas encore le cas… J’ai découvert les tournages au lycée avec une option cinéma. Je regardais plein de clips, j’étais une vraie passionnée de l’image. Je voulais être chef opérateur, mais je n’ai pas réussi à entrer dans les écoles qui me plaisaient. Je me suis retrouvée à la fac où je m’ennuyais. C’est là que je me suis tournée vers la musique. C’était le moment ou jamais.


Ça a marché tout de suite ou tu as connu des moments de galère ?


Je ne sais pas trop comment ça s’est fait, mais j’ai sorti "Séduction", qui a fait beaucoup de vues en à peine 2 mois. Mais ce n’était que mon premier morceau : je n’avais aucune expérience et j’ai dû travailler sur l’écriture.



En mai dernier, tu es passée dans Planète Rap sur Skyrock. C’est un genre musical que tu as envie d’explorer, le rap ? Qu’est-ce qui te fait envie, aujourd’hui dans la musique ?


Depuis le début je suis plutôt attirée par les productions rap et r’n’b. C’est dans ce style que je me sens le plus à l’aise. "Séduction" se rapproche de l’électro-pop, mais c’est mon OVNI. Je voudrais aller vers un style plus hybride, à mi-chemin entre les deux.



L’un de tes derniers morceaux, "Vénus" continue de filer l’ode à la féminité que font presque tous tes morceaux, avec cette fois un versant mythologique. Il y a une lecture qui semble clairement féministe derrière ce texte, tu peux nous l’expliquer ?

J’étudiais l’histoire de l’art lorsque j’ai commencé à écrire "Vénus". Ce sont les tableaux qui m’ont donné envie de parler d’elle. C’est une figure qui symbolise la façon dont on traite les femmes depuis toujours. Il y a une certaine fascination pour la beauté féminine, à partir d’un regard masculin. C’est l’idéal féminin, mais selon les hommes. Quand je dis "Je suis Vénus, je ne suis pas Ève", j'essaie de lui rendre justice.


Ton dernier morceau, "Pétasse", a eu droit à deux vidéos. La première suggérait une relation toxique, sans que le thème du viol soit directement abordé. Il évoquait plutôt la jonction entre l’amour et le numérique. À l’ère du ghosting, de tinder, du stalking… Quel regard portes-tu sur les relations amoureuses à l’ère du digital ?


Je suis un peu à l’écart de ce phénomène. Mais j’ai l’impression qu’il y a une consommation accélérée des relations. Tout va trop vite. En outre, via les réseaux sociaux, il y a un essor de fierté et d’ego. On ne parle plus vraiment de sentiments, les gens ne préfèrent pas se mouiller. Ça gâche beaucoup de relations. Heureusement, je ne connais pas du tout ça !


Et en tant qu’artiste, tu penses que les réseaux sociaux ont pris une trop grande place ?


C’est grâce à Instagram que les gens me connaissent, ce qui est super. Tu peux montrer beaucoup de facettes de toi sur les réseaux, tu peux t’exprimer de toutes les manières : parler de politique ou d’art, partager tes inspirations. Pour la visibilité, c’est génial. Mais au niveau des egos et des relations, ça facilite les comparaisons entre artistes, on peut vite se sentir inférieur… C’est un outil génial et destructeur.


Sur ton compte Instagram d’ailleurs, impossible de ne pas remarquer les nombreuses photos de Björk. Ça a été une influence majeure dans ton travail ?


Oui, elle a une voix superbe. J’aime énormément sa manière d’écrire et sa vision des choses, de l’amour par exemple. Au début j’écoutais sans connaître son implication dans son art. Elle compose pratiquement tout ! Pour moi, elle est l’artiste sans faute. J’ai mis du temps à l’apprécier, mais plus tu découvres d’elle, plus la fascination augmente…


Et pour revenir à "Pétasse", parlons de son puissant clip. C’est une vidéo très épurée, tournée au ralenti. Tu peux expliquer la démarche empruntée pour représenter cette violence ?


Je voulais que le clip soit un plan séquence au ralenti d’un début d’agression, ce qui n’était pas possible. Pour moi ce clip n’est pas forcément violent… Le ralenti amplifie la violence des gestes. Mettre en images une telle scène, ça remet les idées en place. J’ai eu beaucoup de retours de filles et de femmes qui m’ont remercié d’avoir pris la parole. J’ai moi-même vécu une agression et j’avais besoin d’extérioriser ma colère. Je l’ai fait parce que j’avais besoin de le faire, et si ça aide les gens à y voir plus clair, c’est le principal.



Ta musique, et tes paroles surtout évoquent beaucoup Anaïs Nin, que tu lis aussi, avec Simone de Beauvoir ou Virginie Despentes. Quel rapport as-tu avec cette littérature essentiellement féminine ?


Malgré mon bac littéraire, j’ai mis du temps à apprécier la littérature. C’est en me retrouvant dans des situations où, en tant que femme, personne ne m’écoutait ou ne me respectait que j’ai commencé à m’intéresser à la question. Je me suis mise à écouter des podcasts et à lire des livres sur le sujet. Je ne me rendais pas compte que la société était à ce point compliquée ! Simone de Beauvoir a mis des mots sur tout ce que je ressentais, c’est une lecture qui fait à la fois beaucoup de bien, et beaucoup de mal.


Ces lectures ont-elles influencé ta manière d’écrire ?


Elles ne m’ont pas influencé, mais elles m’ont bloqué ! J’étais si chamboulée ; je me posais énormément de questions sur l’écriture. Mais j’ai pu aller plus loin et voir différemment les choses — notamment sur l’amour.


Tu penses qu’il y a une écriture féminine ?


J’ai écouté un épisode du podcast Les Couilles sur la Table récemment, qui s’intitule "Ce que le patriarcat fait à l’amour". On y apprend que les garçons bloquent leurs émotions vers sept ans, pour ne pas avoir l’air gay. Ça a changé ma vision des hommes. C’est pour ça que c’est si compliqué, et ce n’est pas de leur faute. Les femmes sont habituées à extérioriser leurs émotions, à pleurer, à parler… peut-être qu’elles sont plus libérées sur les sentiments, tandis que les hommes seraient plus dans la théorie et l’intelligence. C’est sans doute ça qui fait la différence. La sensibilité n’est pas la même.



Tu es originaire de Rennes. Elle ressemble à quoi la scène musicale rennaise aujourd’hui ? Tu t’y es sentie à ta place à l’époque ?


C’est grâce à mon entourage à Rennes que je me suis lancée. Mais c’est aussi à ce moment-là que je me suis rendue compte de ma place en tant que femme dans la société. Et la souffrance que j’ai ressentie m’a aidé à écrire les textes que je fais aujourd’hui.


Qu’est-ce qui te semble le plus difficile aujourd'hui dans la musique ? Qu’est-ce qui te fait douter ou te remettre en question ?


La rapidité. Réussir à capter et captiver les gens, à une époque où tout est une question de tendance… Ça m’effraie énormément. Il y a tellement d’informations, d’artistes qui essaient de percer, de tendances qui passent à une vitesse inouïe. Ce besoin de toujours être en avance sur tout est une grosse source de stress pour moi. Mais c’est également une source de motivation !


2020, ça ressemble à quoi pour Joanna ? Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter ?


Un nouveau départ ! La sortie de mon EP d’abord, que je vois comme une naissance, une libération. Et puis je travaille sur un premier album. En ce moment, je remets beaucoup ma posture en question, donc il sera traversé par l’introspection… et l’amour, évidemment ! Et enfin des concerts, des projets, des rencontres…. Maintenant que je vis à Paris, tout est possible.

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