Plan Clip #30 : Pi Ja Ma, EDGE & La Fève

Parce que les clips sont parfois de véritables bijoux, dignes de chefs-d'œuvre cinématographiques ; qu’ils sont le reflet visuel de l’univers musical de l’artiste. Parce que l'œil de l'équipe réalisation d’un clip a également son importance ; parce que leur vision artistique et leurs rôles ne sont pas à négliger. Parce que mettre la musique en images donne parfois une seconde lecture à un morceau, on a souhaité analyser tout ça, pour vous : voici la rubrique Plan Clip.



Pi Ja Ma - "Should I Call U Baby"


Paupières fardées de violet, tailleur rose flashy... Notre Radio Girl préférée est de retour avec le joli clip du titre “Should I Call You Baby”. Pi Ja Ma nous faisait languir depuis “Bisou”, sorti à la Saint-Valentin dernière, et nous offre aujourd’hui un morceau à la fois doux et dansant, annonciateur de son prochain album.


L’univers de l’artiste est toujours aussi singulier, mais Pauline de Tarragon aka Pi Ja Ma semble avoir grandi, mûri. Sur ce titre composé à quatre mains avec Axel Concato, l’artiste aborde la thématique de la rupture amoureuse, jonglant entre français et anglais, entre chœurs de comédie musicale et chanson pop. Le clip démarre d’ailleurs avec un interlude joué : on y voit la chanteuse, seule dans un bar, se faire aborder par différents clients, parfois un peu trop insistants.



C’est peut-être ça la magie Pi Ja Ma : nous envoûter dès les premiers instants du clip, nous plongeant immédiatement dans son univers... Nous n'avons alors pas d’autres choix que d’adhérer totalement à son écosystème artistique.


Par Apolline Pournin



EDGE - "Schémas Monotones"


Depuis la sortie de sa mixtape OFF en décembre 2020, on ne l’arrête plus. Fidèle à son univers, EDGE nous emmène dans une balade introspective dans ses nouveaux « Schémas monotones ». Le clip est mené avec brio par Loïc Ougier. Le tout pour le plus grand bonheur de nos yeux - et de nos oreilles.

Filmé dans ce qui parait d’abord être une banale live session, le premier couplet plante le décor du morceau : un monde nocturne teinté de mélancolie. Éclairé par un seul spot, EDGE semble surpris au milieu de ses pensées. « Est-ce que prendre le large calmerait tous mes maux ? Et la vue d’en haut rendrait mon ciel plus beau ? » : la réponse dans les prochaines minutes du clip.



Renforçant les sentiments de frustration et d’enfermement, la caméra commence ensuite à tournoyer autour du protagoniste alors qu’il entame son superbe refrain - sa "zone de confort" comme il nous le confiait lors d’une interview en janvier 2021. Car c’est grâce à des morceaux comme ceux-là que l’on comprend que la qualité d’une topline se trouve, pour beaucoup, dans celle des rimes - « Quitter un peu mon étau / difficile vu mon état ».


C’est à partir du second couplet que l’on comprend qu’EDGDE n’est pas le seul combattant dans l’arène de ses névroses. Des doubles du rappeur se dessinent et s’animent au milieu d’une superbe acropole athénienne. Ils rient, se contorsionnent, se lamentent : le jeu d’acteur est prenant. Plus on avance dans l'introspection, plus on comprend que ce qui l’étouffe est son hypersensibilité au monde : « Du mal avec les infos, j'crois qu'le bonheur, on s'l'est mis à dos ». L’extérieur vient coloniser son monde intérieur. EDGE, fataliste, met donc à nu ses différents moods dans un propos qui le dévoile lassé, dépassé par les nouvelles. Un EDGE coincé entre son désir de fuir le monde et celui de s’enfermer dans la musique.


Une topline entêtante, une écriture qui glisse sur la production du fidèle Johnny Ola, un clip presque spirituel : c’est encore une fois un pari réussi pour EDGE. À la fin des 2'55, on ne demande qu’une chose : qu’il continue à nous emmener dans le fort de ses combats intérieurs.


Par Anna Reiser



La Fève - "Mauvais payeur"


La Fève redébarque, des objectifs plein le viseur avec « Mauvais payeur » et son clip monochrome réalisé par Walone. Un morceau qui a de quoi faire trembler les murs de nos soirées pendant quelques mois encore. Ou plus longtemps, si l’on en croit les ambitions du rappeur.


« Nouveau che-ri ancien mauvais payeur / Pas de frayeur / Mes G savent que je suis le meilleur » : à même pas 0’25 du début, on a déjà compris. Dès les premières notes de la production, le passage de la couleur au noir et blanc nous immerge dans ce « rap de nuit » cher à La Fève. Le jeune rappeur avait d’abord fait ses débuts sur Soundcloud notamment avec la trilogie Nocturnes. Après le succès de son EP Kolaf, il quitte son duo formé avec Kosei pour nous livrer un morceau samplé sur le jeu vidéo Follow Night. La production, d’une énergie mi-sombre mi-mélancolique, est signée Demna (qui a travaillé avec d’autres rappeurs comme Malo notamment).


Le fort de la performance réside surtout dans les transitions. La transition des images d’abord : il commence dans un salon de coiffure avec ses potes, il finit à coté d’une villa dans une Mercedes - avec un passage dans les montagnes. La transition de son mode de vie : du mauvais payeur obsédé par les filles (« T’es partie j’ai phasé / Des souvenirs effacés / C’est du passé »), il parle désormais de « Rollie » de Dubai et d'Ibiza. Enfin, la transition entre les différents flows du jeune rappeur, et les ralentissements et accélérations des images collant parfaitement à celles du son. Le tout porté par une écriture saccadée qui laisse l'instrumentale occuper l’espace. Et surtout, avec une nonchalance qui respire la confiance en soi.


« Première salle c’est salle pleine / Sale c’est ça le thème / Ma chérie je sais c’est ça que t’aimes » : le clip nous plonge dans ses désirs d’ascension. Mais attention, sans faire faux bond à sa recette, son authenticité. Sortir de l’underground tout en restant fidèle à ce « rap sensation » qui attache plus d’importance aux mélodies qu’au sens des mots : c’est finalement ce que nous raconte le rappeur fontenaysien dans ce nouveau hit fort d’ego trip. Le prodige semble aujourd'hui prêt à justifier les débuts de son succès : on est tout ouïe.


Par Anna Reiser