Plan Clip #6 : CHANJE, Ehla, VSSVD, Yen Yen, The Wash & Agnes Obel

Mis à jour : mars 22

Parce que les clips sont parfois de véritables bijoux, dignes de chefs-d'œuvre cinématographiques ; qu’ils sont le reflet visuel de l’univers musical de l’artiste. Parce que l'œil de l'équipe réalisation d’un clip a également son importance ; parce que leur vision artistique et leur rôle ne sont pas à négliger. Parce que mettre la musique en images donne parfois une seconde lecture à un morceau, on a souhaité analyser tout ça, pour vous : voici la rubrique Plan Clip.



CHANJE : "Pacemaker"


Avec ce second EP, intitulé Pacemaker [Labréa / Wagram Music], CHANJE se dévoile complètement. Son titre phare "Pacemaker" serait ce qu'il considère être le morceau le plus introspectif de cet opus. Cette nouvelle perle de la scène rap français vient le confirmer avec un clip personnel, qui reprend les codes du hip-hop américain des années 80 / 90.


CHANJE et son équipe s’appliquent à construire un univers visuel singulier. Déjà avec "Night", les mêmes procédés étaient utilisés : la typographie jaune qui rappelle facilement Tupac, les différents plans et mouvements de la caméra, s'éloignant souvent en travelling arrière, et ce travail de la lumière. Cela n'a rien de surprenant, car on retrouve là la même équipe réalisation, à savoir Bleu Nuit et Beaucartel à la production, Maky Margaridis et Louis Lekien à la réalisation.


Ici, seul le lieu est quelque peu différent. Pour rappel, "Night" nous faisait pénétrer dans l'antre d'une église d'une autre époque, comme nous l'indiquait ce papier peint fleuri un peu vieilli. Dans "Pacemaker", CHANJE se retrouve tantôt dans une chambre de motel, d'une autre époque également, tantôt dans la salle de ce qui semble être un manoir vide. Mais, pourtant, l'atmosphère est similaire : lourde et intense, violente et comme ensanglantée.


Chanje, "Pacemaker"

Avec ce clip, CHANJE nous invite à le suivre dans la noirceur et à accueillir ses blessures et ses états d'âme. La première partie de la narration se veut lente, comme pour accompagner cette mélodie et ces paroles très personnelles. Les plans apparaissent et s'éternisent sur des éléments importants : la télévision vintage dans la chambre, le reflet de l'artiste dans le miroir, les yeux des danseurs Djo, Jimmy, Method et Roger rivés sur les lumières au plafond... Chaque détail compte.


Et puis, vient le tournant, l’apogée : ce moment où la musique s’accélère et où le clip s’intensifie encore plus, CHANJE se met presque à crier, les mouvements des danseurs deviennent saccadés, presque virulents. Un sentiment exacerbé par l’utilisation d’effets spéciaux rouges, la lumière qui ne dévoile que partiellement le visage de l’artiste et les images qui s’enchaînent très rapidement. La caméra s’immisce alors dans l’intimité de ce dernier, se tenant si proche de lui qu'on en aperçoit sa carotide... Le spectateur s'introduit ainsi dans la vie du jeune homme, tel quelqu'un qui n'y a pas été invité, et fait face, avec lui, à ses souffrances les plus profondes.




Ehla : "Pas d'ici"


Connue notamment pour son duo avec Bolides, "Vis-à-Vis", Ehla vient tout juste de dévoiler un premier EP intitulé Pas d'ici. L'artiste originaire du sud de la France en a également profité pour révéler la vidéo de son titre phare, du même nom. Découvrez le clip “Pas d’ici”, qui illustre à merveille son univers pop et coloré.


Le clip “Pas d’ici” ouvre lentement. Plusieurs gros plans se posent sur les yeux de l’artiste, puis sur son visage. Celle-ci affiche une mine renfrognée, comme pour illustrer ses propos. "J'aime pas Paris, souvent je lutte quand ça tire la gueule" entame-t-elle en effet. La caméra ne quittera presque jamais la jeune femme du regard, alternant entre des plans de tous types : gros plans, plans rapprochés et plans moyens.


Ehla, "Pas d'ici"

Rose, bleu, jaune, orange flashy, vue sur la mer... Les différents fonds se succèdent et annoncent rapidement la couleur. Ce clip sera très pop, comme la musique d'Ehla. Collages, extraits vidéo en format carré, paillettes… Les effets utilisés sont divers et variés, et s'enchaînent au rythme du synthétiseur. Si le résultat est réussi, c'est qu'il est le fruit d’une collaboration entre plusieurs personnes, à commencer par Valerian7000 à la réalisation et au montage et Quentin Lacombe à la couleur. À noter également : le travail de Malory Simon au maquillage et à la coiffure, et celui de Garlone Jadoul et Samantha Gil au stylisme. Point bonus pour la veste blanche à franges.


Malgré cette mélodie joyeuse et ces images colorées, le titre “Pas d’ici” souhaite tout de même une douce nostalgie - sentiment renforcé par l’apparition d’extraits vidéo de l’artiste étant enfant. Et même si elle n’aime pas trop Paris, Ehla continue pourtant de danser face à la caméra. Et nous, on en oublierait presque la grisaille parisienne.




VSSVD : "Rouge"


VSSVD, c'est ce groupe originaire de Tours qui, depuis la sortie de ses premiers EPs en 2014 et 2016, nous conte des histoires fascinantes. Décrit comme un quintet de hip-hop acoustique, ses textes se font puissants, son saxophone, rugissant. En 2020, c'est avec la couleur rouge que ses membres ont décidé de faire leur grand retour. "Rouge", comme ce premier extrait, porté à l'écran spécialement pour l'occasion. Un clip, ou bien une oeuvre d'art hybride...


Si "Rouge" ne semble pas être un clip tout à fait comme les autres, c'est pas ce qu'il n'en est pas un tout court. En vérité, il s'agit là d'une création interactive, à l'origine de laquelle, Anne-Sophie Auclerc. Cette artiste photographe, qui allie de plus en plus l’image au son dans son travail, s'est trouvée intriguée par cette composition de VSSVD. Il faut dire que "Rouge" est né au cours d’une résidence à la Chesnaie, une clinique psychiatrique en milieu ouvert.


À l'aide d'Arthur Gouté et de Florian Martin, et inspirée par les jeux vidéos, l'artiste a souhaité transmettre l'aspect intense et névrotique de la chanson. Progressivement, elle amène les spectateur.trices "dans une zone d’inconfort accompagnée d’un sentiment d’urgence". C'est certainement ce que l'on ressent du début à la fin. Le premier plan ouvre sur de l'eau et pose la base tout de suite : serions-nous en train de nous noyer ? On alterne ensuite entre diverses photos, sûrement prises à l'argentique, et un plan rapproché taille sur le chanteur (avec Romain Noël au montage). Tout droit, face à la caméra, nous suivrons celui-ci tout du long.


VSSVD, "Rouge"

Si rien ne semble vraiment se passer, il s'agit pourtant là d'une oeuvre des plus profondes : on notera surtout le parti pris du noir et blanc et l'apparition furtive des photos, en plein écran ou en format petit carré sur fond noir. Les bâtiments architecturaux pris en contre-plongée nous donnent notamment le sentiment d'être minuscules et impuissants.


Alors que les images défilent, l'atmosphère s'alourdit. Ce personnage, seul face à lui-même, semble être perdu dans un désert émotionnel. Il s'effacera d'ailleurs au fur et à mesure de la vidéo. Derrière lui, des écrans clignotent, des gens errent sans but telles des âmes esseulées. Les sentiments sont finalement exacerbés par l'apparition du rouge : le sang (3.11). “Ce monde a les nerfs à vif” déclare le chanteur. La couleur rouge vient soudainement éclairer son visage, devenant de plus en plus dominant. La violence est psychologique, la quête, sans fin.




Yen Yen : "Adkol"


Le thème de ce numéro de Plan Clip semble bien être l’introspection. Cette fois-ci, c’est avec Yen Yen, artiste signé sur le label parisien CrackiRecords, que nous allons aborder le sujet. Avec “ADKOL” et sa pop si poétique et intense qu’elle en devient agréablement douloureuse, celui-ci nous emmène dans un univers hors du temps.


Réalisé par Yen Yen et produit par Cracki Records, le clip “ADKOL” ou “A Different Kind of Love” nous amène à la découverte de l’île de loisir des Boucles de Seine, dans la Vallée des Impressionnistes. La vidéo ouvre elle aussi sur un plan fixe. L’artiste se tient debout face à son synthétiseur, les pieds dans l’eau. Il est vêtu d’une vieille chemise de pyjama (stylisme de Marie Gibert). La caméra zoome alors sur ses doigts, qui parcourent l’instrument de manière presque hésitante. Deux cygnes passent derrière lui, et on comprend tout de suite de quoi l’atmosphère est imprégnée.


Le clip nous emmène alors lentement sur les pas de ce personnage solitaire et égaré. On le voit successivement seul assis à une table de cantine, immobile face à son plateau-repas, puis en haut de jeux pour enfants, ou encore debout sur un radeau gonflable. Ces scènes, un peu absurdes, en deviennent presque comiques. Inspirée par le personnage de Bob Harris dans Lost In Translation de Sofia Coppola, l’équipe réalisation a en effet exprimé cette volonté de représenter “un type chelou qui zonerait dans un espace un peu hors du temps, inidentifiable”.


Si le fil narratif est aussi bien construit, c’est parce que découle de chaque procédé et de chaque élément du décor “une forte valeur symbolique”. Par exemple, Éli Serres (set designer sur le projet) a pensé à utiliser une multitude d’accessoires : arc, boussole, radeau, chaise de camping… Tout un tas d’objets qui renvoient à l’environnement et évoque l’état d’esprit du personnage en même temps. À noter également : les décors façon nature morte.


Yen Yen, "ADKOL"

Si nous devions finir par quelque chose, nous dirions que le clip “ADKOL” est tout simplement magnifique. C’est un sans faute, du travail de la lumière, qui donne un aspect un peu rétro aux images, au montage de Nissim Norré. Si le personnage du clip est visiblement solitaire et égaré, nous ne nous sentons pas alarmées. Il n’y a visiblement pas d’urgence.


À découvrir ici.



The Wash : "Twoface"


Inspiré par les univers de MGMT, Phoenix ou encore The War on Drugs, The Wash est un duo composé de David Quattrini, au chant et au synthé, et de Jérôme Plasseraud, à la guitare. C'est un premier album, composé entre Montreuil et Saint-Germain-des-Prés, que ceux-ci ont dévoilé début février. "TwoFace" (extrait de Just Enough Pleasure to Remember) nous plonge alors dans un univers mystérieux.


Réalisé par Julien Mignot et produit par Fréderika Mathivet, le clip de "TwoFace" ouvre sur des phares de voiture et enchaîne avec un gros plan sur le front d'une femme. Celle-ci ouvre les yeux, comme pour lancer le clip, et nous projette dans un monde dont on ne saisit pas immédiatement le sens. Des choses étranges se passent, comme cet homme qui court sur place dans la forêt, en plein milieu de la journée. Elle court, dans la nuit. Les lieux changent constamment. Les différents plans s'enchaînent. Ces deux personnages sont-ils liés ?


Puis, la caméra virevolte, entraînant avec elle cet homme dans une chute sans fin. Dans un autre monde, peut-être, plus sombre. La voiture réapparaît alors, avec des phares de plus en plus éblouissants. Mais finalement, un travelling arrière révèle la vérité et nous nous retrouvons dans un studio de tournage. Spectateurs et spectatrices se retrouvent bien confus : à quoi correspond vraiment la réalité ? Ce sentiment de confusion, qui grandira crescendo, et nous quittera pas, du début à la fin.




Agnes Obel : "Camera's Rolling"


Agnes Obel signe, en 2020, son grand retour. En effet, l’auteure-compositrice-interprète et musicienne danoise a récemment présenté son dernier album intitulé Myopia. Avec une composition à mi-chemin entre la musique classique et la musique contemporaine, celle-ci nous plonge dans un univers dont elle seule à le secret. Un univers fantasmagorique, comme le prouve si bien le magnifique clip “Camera’s Rolling”.


Réalisé par Alex Bruel Flagstad, “Camera’s Rolling” nous fait l’effet d’un voyage. Un voyage atemporel, dans un monde de rêves. À l’écran, les couleurs froides dominent, les images sont floues et ne montrent que des ondes en mouvement : l'environnement est étrange, mais presque apaisant.


La caméra nous emmène alors sur les traces d'un chien (Woody) dans une forêt - c'est tout ce que l'on aura réussi à distinguer. Mais cette poursuite n’a rien d’une course effrénée, elle se veut au contraire bien lente. Sur cette mélodie, on se laisse alors bercer.


Puis, vient le moment où le clip nous fait basculer dans un autre univers parallèle - une impression exaltée par l’effet de transparence (2.35 / 4.33). Nous plongeons la tête la première, comme hypnotisées. “What will you do // that you can’t undo?” chantonne alors Obel. S’adresse-t-elle à nous ? Nous ne sommes pas bien sûres, mais sa voix cristalline résonne dans nos têtes, telle une incantation.


À découvrir ici.


Par Laura Gervois & Tamina Manganas.

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