Nedelko : "Je recherche une forme de poésie"

Les amateurs de rap s'en souviennent avec émotion : au début des années 2010 débarquait l'Animalerie, un collectif lyonnais autour duquel gravitait de nombreux espoirs du hip-hop hexagonal. Jouant à domicile, Lucio Bukowski, Anton Serra ou encore Kacem Wapalek croisaient la plume avec les jeunes Nekfeu, Alpha Wann ou Vald sur des freestyles intransigeants ; de quoi faire la part belle à un rap technique qui connaissait ses classiques.


Aujourd'hui, l'Animalerie s'appuie toujours sur un certain Oster Lapwass. Finis les beats boom bap bricolés de l'époque : le beatmaker attitré du groupe a pris du galon et endosse désormais l'ambitieux rôle de producteur. En 2019, il déniche Nedelko, jeune rappeur décidé à dépoussiérer un art parfois malmené par les puristes. Alliant écriture rap et mélodies pop, poésie et exigence esthétique, basses ronflantes et synthés léchés, le garçon livre une musique hybride teintée d'accents expérimentaux et progressifs. Après le LP Rhéologie sorti en 2019, Nedelko revient avec la première partie d'Urizen, un projet composite qui explore les tréfonds de l'âme. Rencontre à base d'Odezenne, de champignons et de films de Miyazaki.


Commençons par les présentations : d’où vient ton nom de scène ?


Je m'appelle Roméo ; je ne suis pas très pseudo et j'aurais bien aimé garder mon prénom, mais disons que sur la scène rap, il y a quelqu'un d'assez présent avec le même blaze (rires). Nedelko est un prénom originaire de la Méditerranée et des Balkans : des pays comme la Macédoine, la Bulgarie etc... En plus d'avoir des ramifications avec Roméo, Nedelko est une expression tchèque qui veut dire littéralement "Petit dimanche" : cela désigne un dimanche d'après-cuite, de gueule de bois. Je l'ai appris a posteriori, en draguant une Ukrainienne qui habitait à Prague.

Rien que quand on t'écoute parler de ton blaze, on devine ton amour des mots. Des mots souvent étranges, qu'on ne connait que rarement ; cela saute notamment aux yeux quand on regarde la tracklist de tes albums...

Les mots compliqués dans la tracklist, ce n'est pas voulu. Je ne me dis jamais : "Ok, on va mettre des mots inconnus". A chaque fois que je découvre un mot, c'est inspirant : il y a une émotion qui l'accompagne. C'est plus facile pour moi de partir d'un terme que je ne connais pas, car je vais pouvoir l'explorer. Et cela va m'inspirer plein de choses, plutôt qu'un titre que tout le monde a déjà fait. Sur le premier album par exemple [Rhéologie, sorti en 2019, ndlr], j'ai découvert "Sarracénie", une plante, et je me suis dit qu'il y avait un truc...



Cette recherche des mots, c'est quelque chose que tu as toujours eu en toi ?

Je ne sais pas, c'est probablement aussi une question de capital culturel... J'avais du vocabulaire quand j'étais petit et j'ai toujours retenu les chansons hyper vite. Je voulais emmagasiner beaucoup d'informations et j'ai toujours été assez fasciné par l'apprentissage : il fallait que je connaisse tous les noms de dinosaures, puis tous les noms de Pokémon...


Avec les mots, je recherche une forme de poésie. Je suis très mal à l'aise avec l'idée d'enfoncer des portes ouvertes ; quand je réécoute mes anciens morceaux je me dis : "Putain mais c'est pas possible". Une phrase faussement philosophique qui ne raconte rien, une phrase qui se veut dénonciatrice ou porteuse d'une critique sur le système mais qui n'a pas d'intérêt...


Tu penses à quelqu'un ou quelque chose en particulier ?


Il y a énormément de rappeurs dans ce game, et je trouve que par rapport au nombre, il y a peu de plus-value, peu de trucs ultra personnels. La musique pour moi, c'est quand tu mélanges tes influences et que tu les digères jusqu'à amener ton truc à toi. Et c'est cool quand tu arrives vraiment à inventer quelque chose ; je ne dis pas que j'en suis encore capable, mais c'est ma quête. Arriver à faire grandir, à étoffer ce mouvement qui nait en toi.


D'autant plus dans un écosystème rap qui s'uniformise progressivement...

Parfois, on s'ennuie un peu, en termes de textes, de prods... Je pense que ce sont des vagues : entre 2010 et 2014, on a commencé un peu à en avoir marre, donc on s'est tous tournés vers des mecs qui amenaient des trucs nouveaux, et il y avait une forme d'émulation collective. Tout le monde inventait quelque chose et c'était vachement bien. Maintenant, avec l'essor qu'a le mouvement, on retombe dans les travers de l'uniformisation. Mais je pense qu'on va forcément repartir sur une nouvelle vague, beaucoup plus inspirée et libre. Après, je comprends l'uniformisation car la musique reste un boulot : au bout d'un moment, il faut faire des trucs qui marchent pour pouvoir mettre du beurre dans les épinards et payer le loyer.


Quel est ton rapport au rap ? Comment es-tu tombé dedans ?

Au début, pas vraiment avec des classiques du genre. J'ai commencé avec l'album sans.chantilly de Odezenne sorti en 2008, puis avec OVNI, le suivant. Ensuite, j'ai écouté tous les mecs un peu techniques de la fin des années 90 en France, tout Time Bomb : Oxmo, X-Men, Booba...



Puis il y a eu l'Animalerie que j'ai découvert à la fin du lycée : il y avait une inventivité, une facilité, une attitude innée qui dégageait quelque chose de fou. Je suis devenu peu à peu un "connard du rap" et des multisyllabiques. Et ça c'est cool, parce que quand tu essayes de tout apprendre, tu finis par savoir comment rimer. Mais le souci, c'est que tu peux te perdre là dedans, perdre en spontanéité et en force créatrice.

A quand remonte ton premier souvenir de l'Animalerie?

Avec un son de Lucio Bukowski : "Feu grégeois". Après ça il y a eu le freestyle "N°18012013" avec Vald et Suikon Blaz AD. Je me suis dit : "Ils sont tous trop forts dans ce bordel". Et en plus, ils sont dans mon époque, plus ou moins ma génération. Je me reconnaissais moins dans un truc plus parisien comme L'Entourage, j'avais du mal à m'identifier. C'était plus propre, alors que j'aimais bien le côté de l'Animalerie où tu sentais que c'était le zbeul total. Il y avait une énergie destructrice : ils faisaient pas semblant de s'en battre les couilles, ils s'en battaient VRAIMENT les couilles (rires). Peut-être trop. J'aimais bien ce truc là.


Qu'est-ce que tu prétends faire qu'ils ne faisaient pas à l'époque ?

De la com' déjà. Eux, ça a marché à un moment où ils avaient juste à poster. Il y avait un tel essor sur Youtube, qui avait moins sa logique d'algorithmes : si ça marchait tant mieux, sinon tant pis. Donc ils n'avaient pas grand chose à faire sur la partie communication et ils sont toujours resté dans cet esprit. Et en vrai, ils ont un peu raison.

Après, on peut le voir autrement, comme s'ils n'avaient pas forcément transformé l'essai...

Est-ce qu'ils le voulaient vraiment ? Lucio par exemple, il a toujours été dans cette optique de refuser la célébrité. Il le dit lui-même : "Peut-être que c'est un peu bête, mais je me protège de plein de choses en refusant". Personnellement, je suis plus ouvert : j'aime bien discuter de ce que je fais, je prends un gros plaisir à faire les visuels ; comme j'aime le ciné, j'aime bien construire des images, une DA et une chronologie autour de ce que je fais. Après je ne suis pas très à l'aise avec le fait de communiquer, je progresse doucement...


Justement : dans la plupart de tes visuels, on ne te voit pas...

On commence à me voir un peu plus sur les derniers, mais c'est surtout dû à de la timidité. Je n'aime pas trop quand je suis devant une caméra ; je galère, je ressens une gêne intense, je ne comprends pas pourquoi il y a un truc pointé sur moi (rires). Je préfère être sur scène, plutôt que devant une caméra.


J'ai noté cette phrase dans l'album : "On s'demande qui chante, qui danse et qui va jouer l'gentil". Qu'est-ce que cela signifie pour toi ?


C'était plus dans le contexte du paysage rap de manière générale : chacun fait un peu le pitre, joue un personnage. Et y'a toujours des mecs qui sont super sympa avec tout le monde, et je me méfie un peu des gens comme ça. Moi je suis un mec normal, un peu farouche, mais je fais pas semblant. J'y arrive pas, faut que j'apprenne à jouer un rôle. Mais j'ai pas envie de devenir un personnage, au sens médiatique du terme. C'est un truc qui me fait un peu flipper, je vois des gens qui changent complètement quand ils deviennent un peu connus. J'ai pas du tout envie que ça m'arrive, je pourrais pas me blairer. Souvent quand t'es artiste, t'as une blessure d'ego, j'aurais peur de me "venger" et de devenir imbuvable. Je veux pas devenir revanchard.



Il y a aussi : "Kétamine : on m'en a tendu mais j'en ai pas pris."


J'ai testé deux trois trucs dans ma vie, mais je n'ai jamais fumé, même pas une cigarette. J'aime bien les expériences, mais j'ai peur de l'addiction. Après il y a l'alcool, c'est même le pire. Et pour le coup, je tise (rires). Par contre, je suis plutôt curieux des trucs qui se prennent qu'une fois. Je serais curieux de reprendre des champignons ; la dernière fois, j'avais 18 ans et j'avais un peu foiré ma prise (rires).


Ton dernier projet s'appelle Urizen, d'après un personnage de William Blake.

C'est un des personnages principaux de sa mythologie, sa réécriture de l'Evangile. Urizen, c'est le mec qui dessine les contours de l'univers avec son compas ; c'est l'incarnation physique de la Loi. J'ai pris ce nom, car il y a cette idée de se construire et de se déconstruire. Toutes les choses à la fois positives et négatives que le personnage implique : dessiner les contours de l'univers, alors qu'elles peuvent s'agrandir ou se compacter. Et cela convenait bien avec ce que je voulais réaliser : tu pars d'un tout petit point, d'une vision très étriquée et tu arrives à faire grandir le truc. Et "Urizen" a plein d'étymologies différentes : "Horizon" ; "You're risen" ("tu t'élèves, tu ressuscites") ; "Your eyes in" ("tes yeux dedans,") : l'autocontemplation.. "Urizo" veut dire en grec ancien "limité". Il y a aussi "Erizone" : l'errance de la raison humaine. Toutes ces thématiques sont présentes dans le projet. Avoir lu le Mariage du Ciel et de l'enfer de William Blake m'a pas mal aidé à écrire la fin de l'album,

Quel est ton rapport à la littérature ?


Je lis de temps en temps, sans être un gros lecteur. J'ai lu un peu de Kafka, pas mal de Bukowski à cause de Lucio, Céline, Blake. J'aime bien les choses un peu acides : la poésie qui vient des tripes, pas les trucs de petit poète maudit. Des trucs que tu ne peux pas réprimer. Quelque chose de beau, de puissant, mais aussi de sale. Quelque chose qui te fait un peu mal. Après, j'essaye de pas toujours calquer tout ce que j'écris sur ce que je lis : cela ne fonctionne pas souvent et tu vires vite au plagiat .


Parlons des sonorités du projet : cela ne te fait pas peur de flirter avec la chanson française ? Est-ce que ça te donne l'impression de perdre ton côté rap ?

Non, car je ferai toujours du rap. En rap comme en chanson, je sais ce que j'aime, et quand j'ai envie d'en faire. J'aime la chanson, la pop, le rock progressif : ce sont des styles que j'explore, mais j'ai envie de mettre du rap dedans. Ou plutôt, mettre du rock progressif dans le rap. Faire des trucs plus pop, plus longs à la manière "Troisième impact". Ce qui restera toujours rap, c'est la façon d'écrire et de rimer, des trucs très symétriques.


Pour revenir sur l'Animalerie par exemple, il y a souvent ce truc d'assonances et d'allitérations, ces façons de construire des textes et de les faire sonner. C'est vachement l'effet Kacem [Wapalek, ndlr], qui a déteint sur des gens, et ces gens ont ensuite déteint sur moi. C'était un peu le prof de la rime. Je pense avoir mon propre truc, mais il y a aussi ces influences que j'ai digérées.

On retrouve pas mal de sonorités électroniques, surtout à la fin de l'album. Tu étais un clubber avant la pandémie ?

Absolument pas (rires). Cela m'arrive d'aller dans des bars jusqu'à très tard, mais rarement en boîte. C'est vrai qu'on retrouve des sons électro dans "Bienvenue à Néopolis". Mais plutôt de l'électro à la MGMT, ça me fait penser à "Little Dark Age", avec ce synthé particulier et ce côté indie. Après je pense que le côté "électro clubber" vient plus d'Oster Lapwass. Il compose une première prod, puis avec mes textes et mes paroles, il la reprend pour aller plus dans ma direction : je ne pose pas tout de suite sur une prod finale, il y a beaucoup de phases de composition.



Dans une autre interview, tu parlais de tes goûts pour la musique alternative. C'est une culture musicale assez américaine, avec des styles très écoutés là-bas et assez peu chez nous : Clairo, Billie Eilish... Ce sont des références dont tu te nourris ?

Là, c'était une phase : en 2018, j'ai fait un road trip aux Etats-Unis pendant un mois avec mon meilleur pote. J'avais découvert Clairo avec "Pretty Girl" et Billie Eilish avec son premier EP de l'époque [don't smile at me, ndlr]. C'était une phase très estivale, qui m'a suivi pendant une bonne année. Pour moi, c'est vraiment de la musique de camp de vacances.


Mais en ce moment, je suis plutôt The Voidz, Julian Casablanca, le dernier album des Strokes. Déjà parce que les morceaux font souvent plus de 5 minutes : je trouve ça ultra maîtrisé, il y a des envolées qu'on n'avait pas toujours eu avec eux, quand ils faisaient des trucs très rock. Là, il y a des chansons qui me remuent à l'intérieur, comme "Ode To The Mets" ou "Selfless".



Avec cette culture alternative à l'anglo-saxonne, cela ne te frustre pas parfois d'être né en France, pays peu coutumier de ces styles de musique?

Non pas du tout, je suis même très content. Je trouve le français plus riche en terme de langage. Être français me donne l'occasion de créer quelque chose qui n'existe pas : ce sont des mouvements qui appartiennent avant tout aux Anglophones. Moi, j'ai déjà tous les Anglais à écouter, et puis je serai le premier sur le créneau en France (rires) !

Au début de l'album, il y a ces synthés un peu désaccordés, qui installent une ambiance très froide...


Effectivement, j'avais à peu près quatorze titres au départ pour Urizen, et je me suis dit que je voulais aller du plus froid jusqu'au plus chaud. Par rapport à la période que je vivais à ce moment là, j'avais envie de partir de ces sentiments d'isolation et de pessimisme pour arriver vers un espoir, quelque chose de plus lumineux. L'ordre des morceaux va avec ce que j'ai vécu.


Pour continuer cette idée de froid, on retrouve l'image de l'Islande en filigrane, notamment avec cet extrait de film au début du projet...


C'est l'intro de Sans Soleil de Chris Marker. Le mec se baladait toujours avec sa caméra dans des endroits incroyables. Mais ce n'est pas tant l'image de l'Islande mais plutôt la citation à la fin de l'extrait qui m'importe : "Même s'ils ne voient pas le bonheur, au moins ils verront le noir". J'aime bien ça, car comme on dit souvent que je fais des trucs tristes et j'ai envie de répondre : "Pas tant que ça !"


On retrouve également une forme de scénarisation proche d'un l'album-concept....

J'aime beaucoup les albums-concepts. Je pense que c'est ce qui m'inspire le plus depuis que j'écoute de la musique comme un fanatique. Beaucoup de Pink Floyd : The Wall, Animals, The Dark Side Of The Moon... Après le côté scénarisé, je pense l'avoir plutôt pris de Plastic Beach de Gorillaz, un album qui m'a brusqué.

Tu as envie de maximiser cette idée d'album-concept par la suite ?


Carrément. Mon rêve - même si cela demanderait énormément d'argent - c'est que comme Laylow qui se base sur Matrix pour Trinity, j'aimerais bien faire la même chose avec les films de Miyazaki. Plutôt Mon voisin Totoro et Kiki la petite sorcière que Le voyage de Chihiro et Princesse Mononoké, qui sont trop intenses. D'ailleurs, Mononoké est le premier film que j'ai vu au cinéma ; j'étais traumatisé. Surtout pendant la scène où les hommes sont sous les peaux de sanglier, avec des yeux tous noirs. Ils suivent le sanglier blanc duquel sort des vers, horrible...



En fait, le film idéal serait Nausicaa de la vallée du vent. Le parfait mélange de cette petite poésie douce et du côté assez épique. Nausicaa raconte la fin du monde : un monde dystopique où les gens ne peuvent plus respirer à part dans une vallée. Il y a des grandes guerres, des insectes qui dégagent des spores pour se protéger des humains. Pour moi, c'est la synthèse des deux mondes de Myazaki. Mais ce serait difficile de défendre ça graphiquement.

Pour conclure, quels artistes voudrais-tu conseiller ?


J'ai beaucoup aimé le dernier album de Zed Yun Pavarotti. J'écoute à fond Oklou, c'est mon artiste française préférée en ce moment. Son album est magnifique ; j'écoute beaucoup son feat avec Flavien Berger. Le dernier projet de Muddy Monk m'a mis une claque visuellement : le cyberpunk, les machines avec des sentiments. Minari, par Emile Mosseri, la BO aux sonorités asiatiques (Malaisie, Philippines...) d'un film qui n'est pas encore sorti.


En rap, Isha à fond. Je l'ai adoré à ses "débuts", avec "Oh putain" et La vie augmente vol.1 : c'est tout ce que j'aime dans le rap. Le mec rime trop bien, en plus il a une putain de voix et un putain de charisme. Et surtout, ce qu'il raconte est très profond : du vécu jamais romantisé, très peu pudique. Mais en même temps : c'est de l'honnêteté à 10 000, honnêteté/20.


Propos recueillis par Elie Klarsänger


Urizen est disponible sur toutes les plateformes de streaming :



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