Michelle Blades : « Je suis très à fleur de peau. Je sens ma peau prendre feu, littéralement. »

Ce samedi devait avoir lieu la première édition de notre nouveau format, Ballade Masquée. À l’heure où les concerts se voient frappés d’annulation les uns après les autres, l’équipe de Tourtoisie a tenté d’imaginer une formule assise, masquée, rythmée par des lives acoustiques mêlant guitares, pianos et voix. Malheureusement, le second confinement est passé par là. Tête d’affiche flamboyante, Michelle Blades s’est tout de même prêtée au jeu de l’interview, quelques heures à peine avant les dernières annonces d’Emmanuel Macron…


Michelle Blades © Andrea Villalón

Bonjour Michelle Blades. Tu as sorti un EP au mois de juin, Nombrar Las Cosas. C’était ambitieux !


J’ai pensé à retarder la sortie, mais je me suis dit que ça ne pouvait faire que du bien, un peu d’actualité dans la musique. Quelque chose pour planer un peu, tout en étant accoudé à sa fenêtre… Je suis très heureuse d’avoir maintenu la sortie, malgré l’absence de tournée derrière. Après la sortie d’un disque, il y a cet effet post-partum, comme une petite dépression. Le disque, c’est un but, il occupe toutes tes pensées. Comme quand on est amoureux ou amoureuse, ça nous consomme toute la journée. Et puis quand ça sort, c’est fini. La tournée est une forme de coussin, qui aide à combattre cette déprime. Et là, je n’avais même plus la tournée. C’était juste le néant !


Tu as cependant pu jouer au Petit Bain en juin dernier…


Ohlala, je suis désolée pour ceux qui étaient là ! C’était dur. Objectivement, si j’étais moi, j’aurais quitté mon propre concert. Mais ça arrive. Ça fait longtemps que je joue, alors je sais qu’il y a des concerts moins bons que d’autres. Le problème, c’est que je suis très à fleur de peau. Dans le sens littéral, on pourrait dire que ma peau s’enflamme. En tout cas c’est ce dont j’ai eu l’impression lors de ce concert…


« Je suis très à fleur de peau. Dans le sens littéral : on pourrait dire que ma peau s’enflamme. »


Tu es dure avec toi-même ! C’était surtout le premier concert après le confinement pour beaucoup…


C’est vrai. C’était particulier… Malgré ma prestation, j’étais très heureuse de jouer. Sur scène, en trente minutes, tu peux ressentir toutes les émotions de l’humanité : la peur, l’angoisse, la joie, le plaisir, l’amour… C’est fou. En réalité, je suis partie tout de suite car j’avais besoin de m’isoler, d’aller regarder Star Trek. Mais toute mon équipe, Alex, qui jouait avec moi, mon éditeur, ma manageuse… Ils m’ont tous appelé après, hyper contents, en train de boire tous ensemble.


Pour revenir sur l’EP Nombrar Las Cosas, quand as-tu commencé à l’imaginer ? Il n’a rien à voir avec ce que l’on vit en ce moment !


Les premières chansons de cet EP datent de 2017. J’avais quatre chansons, que j’ai enregistrées au Mexique. C’est la première fois que je chante en espagnol, alors je me suis beaucoup pris la tête. Je ne savais pas exactement comment m’exprimer. Tout devient plus intime. Chaque mot, et tous les sens de chaque mot vont être complètement intégrés par la personne qui écoute. Tu ne peux plus décevoir ! Et puis, après ces 4 chansons, il me manquait encore quelque chose… J’ai dû attendre 2019 pour écrire les deux dernières chansons, qui ont été enregistrées en France. C’est la réalisation qui a permis de lier tous ces sons très différents. Je me suis beaucoup rapprochée de la réalisation avec ce disque. D’ailleurs, j’aimerais beaucoup faire ça pour d’autres artistes. Je m’y suis mise pour Moto.


Ce disque a donc été enregistré entre Paris et le Mexique. Comment le lieu où l’on se trouve influence-t-il la production ?


Il l’influence complètement ! Les cultures, et les rapports à la musique sont très différents entre la France et le Mexique. Les gens grandissent dans des contextes si différents que cela influence tout le choix de production. Mes potes au Mexique ne jouent pas du tout comme mes potes en France. Parfois, cela se marie bien : j’ai déjà fait des groupes fusionnés entre des deux pays. Esthétiquement, il y a quelque chose de prononcé qui se distingue chez les deux. C’était chouette de pouvoir entendre le best-of de tous mes potes !


Qu’est-ce qui fait cette différence, concrètement ?


Le groove ! Au Mexique on est très rock, très kraut ou alors à l’inverse, très traditionnels. Mes potes français sont très à l’écoute et respectueux des arrangements, très subtils. Un peu plus dans le détail, et un peu moins punks.


Après ton arrivée en France, tu as très vite travaillé avec des artistes comme Fishbach ou Cléa Vincent. Comment les as-tu rencontrées ?


Grâce à mon label, Midnight Special Records, grâce aux concerts… Flora de Fishbach venait à nos concerts car elle connaissait Alex, qui jouait déjà avec moi à l’époque. C’est lui qui a suggéré que je joue pour elle, ce que j’ai fini par faire. C’était trop cool d’apprendre à être bassiste. La tournée était bien rock’n’roll, dans le bon et le mauvais sens… Mais je suis heureuse car aujourd’hui, ce que j’écris, c’est à la basse. Cette tournée m’a apporté une connaissance et une familiarité de l’instrument que je n’avais pas. J’étais bassiste de studio, mais pas de live.



Tu es musicienne depuis toujours ?


Non, non, non ! J’ai commencé assez tard, vers 16 ou 17 ans avec le ukulélé, puis la guitare à 20 ans. Puis après beaucoup d’instruments, mais avec un niveau très moyen ! Je suis restée très proche de la guitare et de la basse.


Tu viens pourtant d’une famille de musiciens.


Oui, mais la musique n’était pourtant pas encouragée chez moi. C’est quand j’ai quitté la maison, à 16 ans, que j’ai pu me rapprocher de la musique dans un sens concret : c’est là que j’ai vraiment commencé à jouer.



« Le Panama est un pays surréaliste pour moi. Tu sens les fleurs qui naissent sur les branches et d’autres qui pourrissent par terre en même temps. C’est la vie et la mort, tout le temps. Le printemps éternel. »


Tu es originaire du Panama, que vous avez quitté quand tu avais 7 ans. Tu en as des souvenirs ?


Oui, beaucoup ! J’ai passé beaucoup d’étés là-bas. C’est un pays surréaliste pour moi. Comme il est tropical, j’ai l’impression que la vie et la mort s’y côtoient. Tu sens les fleurs qui naissent sur les branches et d’autres qui pourrissent par terre en même temps. C’est la vie et la mort, en même temps, tout le temps. Le printemps éternel. Mais je vais plus souvent au Mexique qu’au Panama, je me sens plus connectée à ce pays. Ma mère est mexicaine, et quand ta mère est mexicaine, tu n’oublies jamais. Tous les jours tu te rappelles : “Soy Mexicana !


Et du côté du Chili, tu as fait une reprise de l’hymne de la voix de la contestation chilienne Victor Jara, “Lo Unico que Tengo”. Pourquoi ce choix ?


Victor Jara c’est un camarade, déjà. Dans le sens rouge ! La chanson est très belle : il y raconte que ses mains sont la seule chose qu’il a. Avec elles, il peut manger et aimer, créer et jouer de la guitare. Elles sont les seules choses qui lui appartiennent. C’est un éloge de la propriété, du corps et de la responsabilité d’être. Quand on a nos propres mains, on peut s’aider soi-même, et aider les autres. La dualité entre solitude impénétrable et solidarité universelle, je trouve ça formidable. Et puis lui, c’est vraiment un virtuose de la guitare. Il faut regarder des vidéos de lui : il a des mains de la taille de ma tête ! Il peut faire des accords qui sont très difficiles pour moi. Pour sortir de ma zone de confort en guitare, je choisis toujours une de ses chansons pour m’entraîner. C’était donc un exercice de style, de technique, et puis une déclaration d’amour pour cette chanson.


Si le live du samedi 7 novembre a bien lieu, qu’est-ce que tu aimerais jouer ?


J’ai répété des vieilles chansons, d’un EP qui s’appelle Premature Love Songs, qui sont très guitare-voix. J’ai aussi appris des chansons de l’ex-Beach Boys Glen Campbell. C’était le guitariste du groupe, et il avait une voix incroyable. Au fond de son coeur, c’était surtout un vrai cow-boy, il avait ce côté très western. J’ai appris une chanson qui s’appelle “Wichita Lineman”, qui est trop belle. C’est l’histoire d’un ouvrier qui travaille sur les lignes téléphoniques, mais il est amoureux. Et il entend son amour dans les fils électriques pendant qu’il travaille…



Et puis dans l’autre cas, si on se retrouve confinés, aurais-tu des recommandations pour un enfermement plus doux ?


Tout ce qu’a écrit Ursula Le Guin ! C’est une écrivaine de science-fiction des années 70 qui s’est mariée avec un Français. Son mari a fait ses traductions avec elle, donc elles sont très fiables. Elle était queer, féministe, anti-capitaliste. Parmi ses livres, je conseille surtout Les Dépossédés et La main gauche de la nuit. Sinon regardez Star Trek, ou Phantom of the Paradise de Brian de Palma.

Mais d’où vient cette obsession pour Star Trek ?


C’est vrai qu’elle dure depuis longtemps. Je suis pote avec un des écrivains de Star Trek : Next Generation, qui était mon gourou quand je vivais à Phoenix. On se retrouvait, on buvait du café ou des cocktails, et on s’embrouillait sur des livres comme Le Phèdre de Platon ou sur bien Carl Jung, cet antisémite que l’on aimait bien démonter. Il me donnait des choses à lire et puis on les analysait… C’est quelqu’un qui m’a beaucoup nourri intellectuellement, dans un pays où l’éducation est trop chère et pour quelqu’un comme moi qui a une certaine soif intellectuelle. Ça a été mon éducation gratuite, entre cafés et cocktails !

Propos recueillis par Lolita Mang



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