Lewis OfMan : “Je ne veux pas que ma musique soit perçue comme de la pop française”

“Las Bañistas” rendait son public fou, depuis qu'il avait commencé à jouer le morceau en live. Lewis OfMan a enfin sorti Dancy Party, son dernier EP tant attendu. L'occasion de le rencontrer pour discuter de son aversion pour le terme producteur, de son amour des vieux messieurs cools, et de sa fausse collaboration avec Lana del Rey.


Lewis OfMan © Tamina Manganas

Samedi, début d’après-midi. Dans un hôtel chic du sixième arrondissement, on retrouve un Lewis OfMan penaud, encore mal réveillé de la veille. On l’excuse : il s’est couché à sept heures du matin, après avoir fêté la sortie de son tout dernier EP, Dancy Party. Qu’à cela ne tienne : il commande un Perrier citron, et glisse la tranche dans sa bouche. L’interview peut commencer.


Dancy Party est enfin sorti ! Tu n’en avais pas un peu marre qu’il traîne dans ton ordinateur ?


J’en pouvais plus d’avoir ces mêmes chansons depuis deux ans. Je fais d’autres choses, j’avance… Ce qu’écoutent les gens est finalement très ancien pour moi. Ça me rend fou, j’ai l’impression d’être incompris.

Ça ne ressemble pas du tout à ce que tu fais en ce moment ?


Si, et d’ailleurs c’est bon signe. Le seul avantage d’attendre aussi longtemps, c’est que tu peux voir si le projet tient toujours la route, après deux ans dans l’espace de création. J’ai dû écouter ces morceaux plus de 1 000 fois et ils me passionnent toujours autant. Le mix aussi, j’en suis fier. Il a été fait par Julien Delfaud, un padre du mix, qui a travaillé avec Phoenix et Sébastien Tellier. Et puis sortir un disque en ce moment, c’est presque nécessaire. Je suis content de fournir des éléments de rêverie, et contribuer à ma façon au soulagement mondial.

Mais ta musique est plutôt taillée pour les terrasses… Ce n’est pas frustrant de la sortir alors que ça n’existe plus ?

C’est de la musique d’apéro ! Et des apéros, il y en a beaucoup… Par contre, que je fais en ce moment est un peu plus club. Disons que j’ai monté le BPM. Sur “Attitude” on est sur du 101, du 100…


Et c’est ton morceau le plus club !


En fait, “Attitude”, comme “Las Bañitas” ou “Rainy Party”… Bon ok, en fait, tous mes morceaux, sont construits comme des rollercoasters. Ils ont une structure où il se passe énormément de choses. Mon idée c’est plutôt de faire rêver. À ce propos, je me suis beaucoup documenté sur Picasso et sa façon de penser. J’ai fait un rêve avec lui, un peu avant de commencer cet EP. J’étais invité à sa soirée d’anniversaire. Personne n’était venu sauf moi, et il avait fait une petite machine à sandwich, c’était cool. Il ne s’est pas passé grand chose – j’étais simplement là avec Picasso. Je me suis rendu compte qu’il était temps de créer mon propre son, quelque chose d’unique et d’authentique.


Une autre obsession dans ta musique, c’est Vlamidir Cosma. D’où ça vient ?


J’ai été légèrement obsédé par lui, mais plus maintenant. Il a quand même fait pas mal de chansons moyennes. Mais quelques-unes sont vraiment bien. Et celles-là ont été une découverte. Je regardais La Boum quand j’étais en sixième et la chanson “Reality” me rendait fou. Une fille venait de me briser le cœur… Quand je réécoute Cosma aujourd’hui, j’ai des souvenirs de la sensation de quand tu fais un slow avec quelqu’un, l’odeur des cheveux… C’est incroyable qu’une musique parvienne à faire ça. En fait c’est vrai, quand j’en parle, on dirait que je suis obsédé [rires]. Ce qui me passionne chez Vladimir Cosma, ce sont les sons qu’il utilise. Il y a une chanson qui s’appelle “Tendre Sam” qui me rend fou. C’est exactement le son que je veux, car c’est un son glisse et ressemble à celui d’une voix, ce que je trouve important. Je ne veux pas que l’on considère mes musiques comme des chansons de pop française.


Pourquoi ?

Je ne suis pas du tout, dans mes goûts ou dans ma façon d’être, proche de la pop française. Ce n’est pas une musique que j’écoute ni que j’aime spécialement… Même l’héritage de pop française dont on parle tant : Michel Berger, Elli et Jacno… Je n’ai jamais écouté tout ça.

Mais tu as tout de même produis pour Vendredi Sur Mer, et joué de la batterie pour les Pirouettes…

Le rapprochement est évident, c’est vrai. Difficile de se douter de ce que je viens de dire. En fait, le français est un langage tellement précis qu’en chanson, si tu veux faire quelque chose de bien, caler du français peut se révéler compliqué. Si dans une chanson française, il y a un seul mot qui m’énerve, c’est terrible. Et puis, c’est super difficile d’avoir une interprétation juste, sans avoir l’impression que la personne qui chante se donne un genre…


Mais alors, les chansons que tu as faites avec des paroles en français, tu ne les supportes plus ?

Si. Sauf “Le métro et le bus”, celle-là me saoule un peu. Dans la production, j’étais encore dans des schémas anciens. Par contre, “Je pense à toi”, je la trouve de plus en plus pertinente. Plus je grandis, plus elle me touche, moi. [Rires]. C’est bizarre hein ! Le français est très utile pour une chanson comme "Je pense à toi". C’est une langue qui est faite pour ça. Quand tu parles d’un sentiment, même si tu en parles de façon abstraite, ça va tout dire. J’aime beaucoup donner le sentiment brut sans forcément l’expliquer ou le détailler spécialement pour que ce soit comme un espèce de mantra.



Paris, c’est un peu comme une ex toxique


Dans cet EP tu joues beaucoup avec ta voix, ce que l’on avait pas avant dans ta musique.

Absolument pas. Je voulais donner l’impression que c’était un vieux crooner qui chantait… J’adore les vieux messieurs cools. C’est ce qu’il y a de plus frais au monde. Les vieilles personnes cools, plutôt, parce qu’une vieille dame cool c’est vraiment frais aussi. Les grands-parents, on ne s’attend pas à ce qu’ils portent une paire de Jordan ou quelque chose comme ça. Et quand c’est le cas, quand tu es face à un vieux monsieur qui a une paire de Air Force et qu’il a un gros costume… C’est génial ! C’est l’impression que je voulais donner sur “Dancy Boy”.


L’esthétique est super importante dans ton univers, parfois presque autant que la musique.


Et j’en souffre. C’est déjà super difficile de faire une musique qui tienne la route. Et en plus de ça, il faut trouver son support. Mon rêve serait d’être comme John Coltrane ou Miles Davis : aller en studio une ou deux fois par an pour remplir mes contrats, sans me prendre la tête. La cover de l’album, c’est une photo de toi prise par un mec cool de Blue Note qui te prend en photo dans le studio, avec un bon designer et le truc est plié. Quel rêve !

Lewis OfMan © Tamina Manganas

Faire des clips doit être une galère sans nom…

Je meurs, j’en fais des insomnies ! Un jour sur deux, j’ai envie d’enlever tous les clips qui sont sur YouTube. Je n’ai jamais l’impression que c’est la bonne représentation. Je mets tellement d’attention dans les détails et dans l’esthétique même d’une chanson, que faire un clip c’est super difficile…

Tu ne serais pas un poil perfectionniste ?

Peut-être que je suis perfectionniste… Je peux vraiment ressentir de la haine pour les gens qui ne savent pas ce qui est spécialement beau ou moche, qui n’ont pas d’avis. L’autre jour je marchais dans la rue et j’ai vu un immeuble tout nouveau, tout gris. Pourquoi est-ce qu’on fait un truc tout gris ? On pourrait faire des trucs beaux, plutôt que de faire un truc tout gris. Quand je vois tous ces immeubles tout gris, j’ai l’impression d’être comme dans un jeu vidéo, comme des items qu’ils restent encore à débloquer pour avoir une couleur dessus.

Mais alors vivre à Paris, c’est un enfer non ?

Je le dis tout le temps, mais Paris c’est un peu comme une ex toxique. C’est la ville où je suis né, où j’ai tous mes amis. Mais c’est une ville que je déteste, donc je m’en vais. Et puis, je ressens toujours le besoin de revenir. Je suis content d’y retourner. Pendant deux jours, j’ai une énergie folle, j’ai envie de rénover Paris, de ne plus être celui que j’étais avant. En fait, trois jours plus tard c’est déjà fini.


Tu as déjà essayé de partir définitivement ?

À Barcelone. J’ai été invité pour une résidence d’une semaine. Il n’y a pas mieux pour visiter une ville, c’était une chance inouïe. J’ai adoré la ville presque immédiatement, j’ai tout de suite eu envie d’y faire le disque. C’était évident de m’y rendre un an. J’adore la bossa nova et le Brésil, mais je n’y suis jamais allé. J’ai seulement des fantasmes et des rêveries de ce pays. Barcelone me faisait penser à ma vision du Brésil. J’allais beaucoup à la Fondation Joan-Miró sur la colline de Montjuïc…

Tu as un certain public en Amérique Latine, avec d’autres artistes et groupes français comme L’Impératrice, La Femme ou Papooz…

Ils adorent la France ! Je me suis retrouvé à Tijuana au Mexique pour un concert, il y a un peu plus d’un an. J’étais parti à Los Angeles pour jouer, et le mec chez qui je dormais m’avait demandé de jouer pour une soirée qu’il organisait à Tijuana. Il a fallut partir dans une voiture un peu déglinguée, avec les vitres bloquées, sur l’autoroute… C’était le feu ! Le mec met sa musique sur sa petite JBL, et il s’avère qu’il est fan de musique française. Il ne met que des sons que j’adore, on fume des clopes dans la caisse, on se marre… Le Mexique tu rentres comme ça, tu arrives à Tijuana et c’est le bordel, j’adore. Le concert était super, mais il faut un peu se méfier.


C’est-à-dire ?

À un moment, une fille me tend un cookie avec de la weed… Fun. Mais il ne faut surtout pas le prendre. Elle est déjà très jolie, mais derrière, tu as trois mecs un peu moins funs. Je me dis, si je prends ce cookie, je vais peut-être me réveiller demain dans une baignoire avec des glaçons et un gros pansement parce qu’on m’a enlevé un rein.


En tant que quelqu’un qui a beaucoup produit pour les autres, tu as une préférence entre faire de la musique pour toi, ou pour les autres ?

Je n’ai pas commencé la musique en me disant que j’allais faire de la musique avec les autres. Mon but, c’est de faire mes propres chansons. Producteur, ça m’est un peu tombé par hasard car j’avais fait un remix pour “La Femme à la Peau Bleue”. L’équipe a préféré le remix à l’originale, c’est donc devenue l’originale. Moi j’étais là en hypokhâgne, je faisais ma musique à côté, et je me vois devenir producteur. Je ne comprenais pas pourquoi le terme remix avait disparu… Le terme producteur est bizarre, je ne l’aime pas trop.

Tu l’as déjà dit à plusieurs reprises en interview.

Oui, ça me saoule ! Aujourd’hui un producteur, c’est vraiment un mec sur un ordi. Celui qu’on va appeler l’artiste, il est sur le canapé, tandis que le producteur est affalé sur son ordinateur… Merde ! On ne va pas parler de lui. C’est rare les gens qui parlent de leur producteur.



D’ailleurs… Un certain nombre d’articles de grands médias, de Vogue à Tsugi, te présentent comme un collaborateur de Lana del Rey. Ça sort d’où ça ?


Incroyable ! Je suis comme toi. En fait, je peux vraiment mentir, je pourrais, là, maintenant, te dire que j’étais à Los Angeles avec Childish Gambino. Ce qu’il s’est passé avec Lana del Rey, c’est que j’ai fait un remix d’elle quand j’étais au lycée, que j’ai posté sur SoundCloud. Les premiers médias écrivaient que j’avais remixé Lana del Rey, ce qui est à moitié vrai déjà car ce n’était pas une demande venant de sa part. Puis c’est devenu : “il a collaboré avec”. Et là j’ai halluciné. C’est même allé jusqu’à la télé. Vendredi sur Mer passe dans Quotidien, ma photo apparaît sur l’écran et on entend : “Lewis OfMan, qui a notamment collaboré avec Lana del Rey”. Wow, fake news !

Et finalement, dans tout ça, tu aimerais bien collaborer avec elle ?

En tout cas j’ai une anecdote de fou à lui raconter si jamais je me retrouve en studio avec elle. Mais on se rapproche petit à petit, à Florence, j’ai rencontré quelqu’un qui a fait des chansons avec elle… Mon rêve, ce serait de faire une ballade avec elle ou bien l’emmener dans des choses plus sombres et maléfiques… Ce que j’aime beaucoup avec Lana del Rey, c’est l’explicit content. Elle est très élégante, mais elle parle super mal.


Propos recueillis par Lolita Mang


Dancy Party [Profil de Face], disponible sur toutes les plateformes.