KOMOREBI : "Il est important pour nous que notre personnage soit incarné par une femme"

Claire Passard et Clara Perles ont plus d’une chose en commun : des prénoms qui évoquent la lumière, deux cœurs qui battent pour la même énergie poétique, une passion pour la contemplation et l’envie de prendre son temps. Heureux hasard ou simple coïncidence, les voici réunies sous le nom KOMOREBI. Après quelques années à se concentrer sur le live, elles prennent à présent un nouveau tournant avec la parution d’un premier EP, intitulé Ici. Coup de projecteur sur une œuvre brillante, qui incarne à merveille leur complémentarité.

© Alexandre Mellak, KOMOREBI
© Alexandre Mellak

Petit retour en arrière… Quel est au départ votre rapport respectif à la musique et comment a-t-il évolué jusqu’à présent ?


Claire : Ça fait dix ans que je fais de la musique. J’avais un groupe à Besançon. La SMAC (Scène de Musiques Actuelles, ndlr) de la ville m’a alors proposé de monter un nouveau projet, pendant un an. Je ne voulais pas le faire seule, donc j’ai pensé à Clara, que je connaissais vaguement. Un matin, je me suis réveillée et je me suis dit que j’allais tenter l’aventure avec cette personne qui m’intriguait (rires).


Clara : De mon côté, j’ai toujours fait de la musique, mais jamasi à temps plein. Je venais de sortir d’un Master en Economie Sociale et Solidaire et je travaillais à Besançon dans l’humanitaire. À l’issue d'un stage de Musique Assistée par Ordinateur, je faisais de la musique pour m’amuser, notamment pour des pièces de théâtre. C’est là que j’ai rencontré Claire pour la première fois – sa soeur jouait dans une de ces pièces. Je me suis mise au chômage pendant un an pour voir ce que cela faisait de faire de la musique sérieusement. C’était en 2016 et je n’ai jamais repris mes autres activités.


Le duo que vous formez, KOMOREBI, est donc né au printemps 2017. Comment voit-il le jour et comment évolue-t-il jusqu’à sa forme actuelle ?


Clara : Au début, vu que l’on ne se connaissait pas vraiment, on a écouté nos inspirations respectives. Les tâches se sont bien réparties car nous sommes complémentaires. Moi, la musique, Claire, les mélodies et les textes… Très vite, on a imposé une contrainte dans la création. C’est pour cette raison que le projet s’est monté autour des mots qui n’existent pas en français. On partait d’un mot, je composais la musique et Claire écrivait un texte. On a donc créé un répertoire assez riche et cohérent, en fonction de nos esthétiques respectives.


Claire : On a trouvé une couleur commune. On sait à peu près si cela rentre dans l’esthétique KOMOREBI, même si la création évolue, même s’il y a des périodes différentes. Justement, cette première année a été fédératrice. Elle a forgé le caractère de KOMOREBI.


Clara : KOMOREBI était avant tout un projet live. On a tout de suite travaillé avec un technicien pour créer un spectacle lumière et une scénographie. En tout cas, j’ai appris à composer avec KOMOREBI. Et on a appris à se connaître en faisant. Aujourd’hui, on garde un peu cette répartition des tâches, mais on se connaît beaucoup mieux, donc on a moins besoin de contraindre notre création. Naturellement, nous allons dans la même direction.



La poésie sonne comme le maître-mot du projet. On s’en rend compte rien qu’en lisant le nom, “KOMOREBI”, qui, en japonais, illustre le moment précis où les rayons du soleil se faufilent à travers les feuillages des arbres. Qu’est-ce que signifie cette image pour vous ?


Claire : C’est le premier mot intraduisible que l’on a découvert.


Clara : Tout le monde a déjà vu cette image : quand on marche dans la forêt et que les rayons du soleil traversent les feuillages des arbres, ce qui donne ces ombres tachetées. On l’a découvert par hasard. On a d’abord pris le temps de digérer le fait qu’il y ait des mots en français qui n’existent pas, mais qui veulent dire des choses poétiques et merveilleuses. “Komorebi” parle de lumière, nos prénoms parlent de lumière, donc ça a vite fait sens. La seule chose qui nous freinait, c’était la difficulté à prononcer ce mot (rires).


D’ailleurs, puisqu’on a évoqué la poésie, les influences... KOMOREBI puise également son inspiration dans d’autres formes d’art, comme la littérature. Christian Bobin, Paul Eluard, Rupi Kaur, Alain Damasio… Quelle place prennent ces références dans le projet KOMOREBI ?


Claire : On ne voulait pas uniquement s’inspirer de musique. Le concept de base, c’était de partir de mots intraduisibles : déjà, on parlait de pays, de langues, de cultures, de sensations… Forcément, donc quand on s’intéresse à tout ça, ça ouvre le champ des possibles… Cécile Coulon, mais aussi Christian Bobin qui m’inspire beaucoup, tout le temps. Ce sont des compagnons de route en fait, qui suivent mon chemin de vie et qui m’inspirent selon les moments.


© Alexandre Mellak, KOMOREBI
© Alexandre Mellak

Entre des synthés chavirants, des rythmiques intenses et une écriture dense, vous vous appliquez à produire cette “poésie électronique”. Votre premier EP, intitulé Ici et co-réalisé par le producteur parisien Timsters, en est l’incarnation même. Comment cet opus a-t-il été produit ?


Claire : On avait douze ou treize morceaux en live, qu’on avait dans les pattes depuis deux / trois ans. On a sélectionné cinq morceaux, qui avaient déjà eu à peu près mille vies avant, pour figer ces chansons sur un EP. On a traduit et retravaillé les textes en anglais, pour un côté beaucoup plus assumé. On nous a proposé de peaufiner cet EP et de lui trouver une vraie couleur avec le producteur parisien Timsters. Sa musique nous a plu et humainement, ça s’est super bien passé.


Clara : On a choisi les sons, la structure, la composition… Les décisions artistiques relèvent 100% de Claire et moi. Ensuite, Timsters a retravaillé les morceaux dans l’ensemble et a donné un sentiment de glu. Ça a été un vrai apprentissage de voir que c’était possible d’ajouter une couche de liant, de vernis, pour obtenir cette cohérence, cette texture dans les ambiances.

L’EP Ici se présente donc comme une histoire à part entière, dans laquelle chaque chanson correspond à un chapitre, à une étape : l’attirance, l’attente, l’adversité, l’apaisement et enfin, la résilience. Ici est “un chemin semé d’émotions à traverser pour se transformer”...


Claire : On a décidé de parler par chapitre, un peu comme les pièces d’un puzzle, à l’issue duquel se dessine un ensemble cohérent. Le premier clip, qui est l’attraction, part des yeux. C’est un zoom sur notre vision des choses, notre sensibilité à l’émerveillement, à la lenteur. C’est savoir trouver de la beauté dans des choses pas forcément belles de prime abord et partir des choses simples du quotidien.


L'histoire racontée ici est d'ailleurs incarnée par un alter-ego…


Clara : Assez vite, on s’est dit que l’on ne voulait pas faire ça (être le visage du projet, ndlr). On considère que Claire et Clara ne sont pas les personnes qui vivent l’histoire. C’est une fiction. D’où l’idée de créer un alter égo, qui joue dans les clips. Ce personnage rassemble tout ce qu’on a en commun, ce qui nous permet de nous effacer, d’attirer l’attention sur quelqu’un d’autre et de ne pas biaiser l’écoute de la musique. “Elle a l’air sympa”, “elle est jolie”... On s’en moque !


Ce personnage est d’ailleurs une femme “qui se veut libérée du conditionnement lié à son genre”. Pourquoi ce choix ?


Clara : C’est important pour nous que ce soit une femme. C’est important pour nous qu’on se dise que c’est une femme mais qu’on ne se dise pas seulement que c’est une femme… Toutes les réflexions actuelles sur la manière de gérer sa musique et son image, son rapport à son physique et à son corps, est-ce qu’on se maquille ou pas… En fait, ce personnage rassemble tout ce qu’on essaye de défendre dans nos vies privées, mais ça nous arrange bien que ce personnage ne soit pas nous.


Un mot pour finir ?


Clara : Les solutions se trouvent à l’intérieur… Si tu explores tout ce qu’il y a dans ton for intérieur, tu peux évoluer en tant que personne, en tant que société. C’est ça qu’on a essayé de dire.


Ici (In the City) est disponible sur toutes les plateformes de streaming.



Propos recueillis par Laura Gervois