Interview #8 : Fils Cara

Mis à jour : 18 nov 2019


Crédit : PE Testard

La nuit vient de tomber lorsque l’on retrouve Fils Cara au Pop Up du Label. Entre une signature chez le label indépendant microqlima (Pépite, L’Impératrice) et un EP qui pointe le bout de son nez, les choses semblent s’accélérer depuis son arrivée à Paris. Du Touran de Saint-Étienne au studio, on avait envie d’en savoir plus sur ses aventures. L’occasion de discuter entre deux bières du mythe de Cassandre, de rap italien et de la différence entre timidité et misanthropie.


Salut Fils Cara, comment vas-tu ?


Je vais super bien ! Je suis un peu dans la lune en ce moment, je travaille déjà sur un deuxième disque, alors que le premier n’est toujours pas sorti. Je prépare aussi mon concert à la Boule Noire qui arrive au mois de novembre… J’ai l’impression d’avancer et de reculer en même temps.


Remontons un peu le temps et retournons à Saint-Étienne. Peux-tu raconter comment tu es tombé dans le rap, ou peut-être même dans la musique avant tout ?

C’est la même question ! Je suis arrivé dans la musique par le rap. Quand j’étais petit j’écrivais déjà des textes, j’étais un peu un adolescent torturé. J’écoutais beaucoup la radio, mais je n’avais pas encore fait le lien entre le texte et la musique. Et puis dans les années 90 mon père était batteur dans un groupe amateur. C’est là que j’ai commencé à faire des connexions, entre l’âge de 11 et 14 ans. Puis j’ai réalisé que la musique la plus proche de moi était le rap, en découvrant des artistes comme Booba qui passaient à la radio.



Il ressemble à quoi le milieu de la musique stéphanois ?


Et bien… Il est absolument inexistant, hormis deux ou trois entités sporadiques qui se mettent en place. Ce n’est clairement pas comme à Paris où l’on a de vrais ponts artistiques, où la scène est protéiforme et fonctionne par vagues. Saint-Étienne n’y ressemble pas du tout. Mais c’est intéressant car on peut y voir un retour à l’essence de ce que peut être la culture de la musique. L’organisation se fait par différents lieux où l’on se retrouve pour écouter un certain genre en particulier. Par exemple, des amis ont créé le Positive Education Festival, un festival de musique électronique, spécialisé dans la techno, qui est en phase de devenir très gros au niveau européen. Mais sinon… Il n’y a pas grand chose !


Comment tu te débrouillais pour faire de la musique alors ?


En arrivant au lycée j’ai rencontré plusieurs personnes avec qui j’ai fondé un groupe de rock où j’étais batteur. Je faisais déjà du rap avant mais j’étais aussi attiré par le rock… C’est là que j’ai découvert que la musique pouvait être amusante.


Continuons notre excursion dans le passé. Un peu plus tard tu te fais appeler Klë et tu apparais sur la première mixtape de Zed Yun Pavarotti, Grand Zéro. C’est comment de travailler à deux ?


En réalité, c’est un travail à trois : il ne faut pas oublie Osha, le beatmaker. C’est assez simple : tout tournait autour de cette nébuleuse qui s’appelle P.O.SA, un collectif qui compte des rappeurs comme Prince Sahad, Anubis… Avec Osha que je connais depuis ma naissance ou presque, et Zed Yun Pavarotti, qu’on a rencontré plus tard, on passait nos journées dans un Volkswagen Touran. On a donc commencé à produire de la musique tous les trois. On ne se posait même pas la question de faire un morceau ensemble ou séparément. Si l’un de nous faisais un morceau solo, l’autre prenait une bière et attendait le lendemain !



Finalement, produire un morceau de rap n’est jamais vraiment un exercice solitaire. Tu préfères cette méthode au travail en solo ? Ou tu aimerais parfois justement, t’enfermer et ne plus travailler avec personne ?


C’est exactement ce que je fais actuellement. Il faut savoir que j’écris pour les autres, plutôt dans la variété avec Enchantée Julia, Tal, … Je peux faire des morceaux seul, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse. Pour moi la dynamique musicale est un travail de groupe où l’on mêle les oreilles.


Il y avait beaucoup de musique qui résonnait chez toi petit ? Si oui, quel genre ?

C’était un délicat mélange entre la variété américaine avec Phil Collins, la variété et le rock français avec Téléphone, Jean-Jacques Goldman… Mais c’est principalement ma mère qui m’a élevé. Elle est italienne donc j’ai aussi écouté de la variété italienne avec Laura Pausini ou Toto Cutugnio. Ce qui est intéressant c’est que je retrouve cela aujourd’hui : il y a quelques rappeurs italiens qui sont en train d’émerger comme Ghali ou Sfera Ebbasta. C’est assez incroyable, et tu les retrouves sur des feats avec SCH ou Migos. Je suis assez content qu’on soit passé d’Eros Ramazotti à Ghali !



Ces influences italiennes, c’est quelque chose que tu as envie d’explorer dans ta musique ?


Totalement ! À partir du moment où tu descends de l’immigration, tu passes forcément par cette phase où tu te poses des questions sur tes racines. La Sicile est assez proche de la France en termes géographiques, mais c’est extrêmement éloigné culturellement ! J’ai la chance d’avoir mes grands-parents en France pour échanger avec eux et écouter ces grands standards siciliens. Dès qu’on organise des réunions de famille, je suis content de pouvoir pratiquer cette culture-là qui est spécifique via certaines structures, certains instruments comme la mandoline, ou même la langue qui n’est pas exactement de l’italien !


Tu te vois rapper en sicilien ?


Non pas du tout. Par contre, travailler avec des artistes siciliens, carrément !


Dans tes influences tu cites des artistes bien éloignés du milieu du rap : Bowie, Cobain et Kate Bush… Est-ce que tu écoutes du rap ? Quels artistes admires-tu le plus aujourd’hui ?


D’abord je dois faire mon mea culpa. Concernant David Bowie, je suis fan du personnage mais je ne connais pas très bien son oeuvre. Je suis beaucoup plus connaisseur de Kate Bush et Kurt Cobain. J’écoute évidemment du rap, mais ma pratique de la musique est quotidienne ; j’écoute quasiment tout. Dernièrement, dans les albums de rap que j’ai aimé, il y a étonnamment celui d’Oxmo Puccino. C’est un artiste que j’écoutais à l’époque où je me formais au rap et que j’avais abandonné dans sa période variété. Mais là je suis retombé dedans. En ce moment j’écoute aussi Zikxo. Et puis sinon je reviens souvent à mes essentiels : Lou Reed ou Cobain, encore une fois.



Quitter Saint-Étienne pour venir à Paris, ça s’est fait comment ?


J’avais déjà quitté Saint-Étienne une fois pour faire mes études à Lyon, mais je suis vite rentré pour travailler à l’usine. À ce moment-là j’ai écrit un morceau qui s’appelle « Ariane Mnouchkine », comme la metteure en scène du Théâtre du Soleil. De leur côté Zed Yun et Osha sortaient Grand Zéro et les choses commençaient à bouger pour eux aussi. On est donc montés à Paris à peu près en même temps. Par la suite j’ai reçu un appel béni du label microqlima en août 2018 pour faire un concert au Canal Barboteur. C’est à partir de là que tout s’est accéléré.


Tu as un EP qui sortira en janvier 2020. Peux-tu nous parler de sa conception, comment il a été fait, où… ?


Il s’est fait à cheval entre Saint-Étienne et Paris, ce que je ressens sur certains morceaux qui ont été écrits à Saint-Étienne et mixés ici. Par exemple « Nanna » je l’ai écrit sans même penser que je pourrais venir à Paris. Finalement on l’a terminé il y a six mois ici ! Je pense que ça s’entend… Alors que les chansons que je suis en train de préparer sont plus froides et directes, parce que je suis ici. Il y aura toujours des morceaux doux, mais ce disque sera plus immédiat.


Dans le deuxième titre que tu as sorti, « Contre-Jour », tu dis : « j’fais des chansons parce que rien à dire en face ». C’est de la timidité ou de la misanthropie ?


Les deux ! Je pense que la timidité est peut-être l’un des plus beaux défauts. Je reformule grossièrement Cioran qui est un auteur que j’adore et qui fait l’éloge de la timidité. Il en parle comme d’une arme. Et c’est vrai que c’est intéressant car dans la timidité il y a une forme de misanthropie.


Revenons un peu sur ton premier titre, « Nanna ». Comment est né ce morceau ? Tu as une passion pour l’espace, le cosmos ?


Pas particulièrement, je suis plutôt passionné par les récits mythiques et notamment celui de Nanna. C’est un récit sumérien, qui est la première langue écrite sur Terre. Nanna est la déesse de la lune et de la fertilité. Mon texte s’articule donc autour d’une métaphore filée. On pourrait penser qu’il s’agit uniquement d’une histoire d’amour moderne. Ce qui est à moitié vrai… C’est l’impulsion amoureuse qui m’a conduit vers l’histoire extraordinaire de Nanna.


Et le clip semble coincé entre plusieurs époques. Il est pensé au format iPhone, très moderne, mais s’inspire des grandes fresques religieuses issues de la Renaissance. C’est un mélange que tu recherchais ?


Exactement. Quand j’ai rencontré différents réalisateurs, j’ai insisté sur l’inspiration mythologique avec les tableaux florentins ou flamands. Mon but était de trouver l’essentiel dans ce mouvement afin de le rattacher avec une anecdote personnelle. De manière générale, jusque dans la musique, mon travail est un dialogue avec les grands mythes tout en allant au-delà des simples décorations.



Le futur proche de Fils Cara, il ressemble à quoi là tout de suite ?

J’aimerais tout simplement devenir un musicien avec tout ce que cela implique : créer de la musique à l’infini et ne pas m’arrêter de produire. Aujourd’hui ma quête est celle de construire ce personnage et de le mettre en scène.


Tu parles beaucoup de mythes, de personnages… C’est lequel tiens, ton mythe favori ?


J’aime bien l’idée de Cassandre, que l’on croise dans l’Iliade. C’est un peu l’ancêtre de la diseuse de bonne aventure. Elle peut lire l’avenir, mais elle est condamnée à ne jamais être crue. Et je trouve cela assez drôle de la comparer au personnage de l’auteur de variété en tant qu’homme qui reste dans l’ombre. Il y a une sorte de condamnation à écrire des choses que l’on n'interprétera jamais ! Il y a aussi un jeu avec le sens d’interpréter. « Qu’est-ce qu’un interprète ? », c’est une question que je me pose énormément.


Mais toi tu es plus chanceux que Cassandre, non ?


Je pense qu’il faut être humble avec l’idée de s’en sortir et d’être écouté. J’ai la chance de travailler avec un label, de sortir un EP et d’avoir des concerts à venir. Cela paraît simple mais tout peut s’arrêter demain. Il faut essayer de s’armer contre cette idée. Peut-être qu’un jour je connaîtrais un vrai succès, mais pour moi le plus important serait de toucher le gamin que j’étais dans le bus à six heures du matin en allant au collège. J’écoutais Agnes Obel ou Booba en me disant « putain, c’est super fort ». En fait, je crois que tous les morceaux que je fais, c’est pour ce gamin-là.


Interview réalisée par Lolita Mang


Fils Cara sera en concert à la Boule Noire le 14 novembre prochain. Retrouvez plus d’informations sur la page Facebook de l’évènement.



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