Interview #5 - Mauvais Oeil

« Un jour j’irai à Constantine. » C’est avec ce cri d’espoir (ou de désespoir ?) que Mauvais Oeil se fait connaître, il y a un peu moins d’un an. Le duo formé par Sarah et Alexis envoûte la scène pop actuelle avec ces sons venus d’orient et ses textes emprunts de sensualité. À l’occasion de la sortie de leur premier EP, au nom tout trouvé — Nuits de Velours — nous en avons profité pour rencontrer le groupe dans les méandres du 18ème arrondissement. Une fois la pluie bravée, nous avons pu discuter du travail d’équipe, de cuisine, et surtout de Britney Spears.

Crédit : Jules Faure

Bonjour Mauvais Oeil, vous allez bien ? Comment vous vivez cette sortie de premier EP ?


Alexis : On est en pleine forme !

Sarah : Oui, c’est un peu comme accoucher. Enfin j’imagine !

Alexis : Je ne suis pas sûr que ce soit aussi douloureux.

Sarah : C’est un peu éprouvant physiquement…

A : Mais c’est de la bonne fatigue. C’est comme si tu venais de faire beaucoup de sport et que tu te retrouvais avec des courbatures partout. Je ne m’attendais pas à un contre-coup aussi violent.

S : C’est maintenant qu’on réalise toute l’énergie que l’on a mis dedans. On a tenu à tout faire de A à Z en déléguant très peu, voire pas du tout. Mais c’était pour le mieux car le résultat colle parfaitement à ce que l’on voulait.


Commençons par le commencement : votre rencontre ! Le groupe est né directement après, ou bien plus tard ?


A : Le groupe est né avant que l’on se rencontre. Dans la genèse, on avait chacun de notre côté la même idée et la même démarche.

S : Je suis d’ailleurs encore surprise, c’est fou !

A : C’est vrai. Ce sont des connaissances communes qui nous ont mis en contact. Ils en avaient marre de nous voir faire de la musique chacun de notre côté !

S : C’est arrivé à un moment où je connaissais une très mauvaise période. Je travaillais avec des personnes avec qui je n’arrivais pas à m’accorder. C’était difficile d’arriver à regarder dans la même direction. Ne pas avoir les mêmes références que la personne avec qui je travaille, d’un côté le projet peut en être enrichi, mais d’un autre, la personne peut rester enfermée dans ses propres références. C’était mon gros problème.

A : Et moi je travaillais avec une chanteuse qui venait de quitter la France. Je ne parvenais pas à trouver des gens sérieux pour monter un projet aussi assidu que Mauvais Oeil. D’ailleurs notre rencontre est plutôt récente : elle remonte à un an et demi ! On s’est rencontré le 1er janvier.

S : On était motivés ! Je m’étais couchée à huit heures du matin…

A : Je ne m’étais même pas couché, je suis parti travailler directement. Et puis on a eu une super conversation qui a duré environ trois heures.

S : J’étais dégoûtée, il devait retrouver sa famille pour déjeuner, mais je voulais qu’il reste avec moi pour parler encore et encore de musique !


C’était une rencontre totalement arrangée !


S : Oui ! Je n’y croyais même pas… J’ai rencontré tellement de personnes pour travailler avec qui ça n’a pas fonctionné, je pense avoir recommencé au moins trois ou quatre fois. D’abord aux États-Unis, puis en France. C’est plus éreintant qu’une fatigue après avoir produit un EP.


Tu as quand même fait quelques collaborations, comme celle avec La Femme sur « Al Warda ». Alexis, tu as été plus discret.


A : Pendant six ans j’ai eu un groupe qui s’appelait La Mouche, mais on faisait énormément de lives : en Angleterre, en Espagne, en France… Mais on ne produisait que très peu, sur Internet on trouve très peu de choses. Mais je n’ai pas fait de collaborations avec des artistes plus gros, je tentais vraiment de monter mon propre projet.

S : Alors que moi, j’avais peut-être besoin de ces collaborations car je n’avais pas encore assez confiance en moi pour monter quelque chose en mon nom.


Quand est-ce que tu as gagné cette confiance ? Lors de votre rencontre ?


S : Non, beaucoup plus tôt. En 2012 j’ai monté un groupe de hard rock avec un ami. C’était bien, mais ce n’était pas assez personnel pour moi. Je sentais qu’il fallait que je fasse autre chose.

A : D’ailleurs, petit anecdote marrante : quand j’étais avec La Mouche, on avait vu le groupe de Sarah en concert, et déjà à l’époque j’étais dégoûté qu’elle ne soit pas ma chanteuse !


Et concernant le nom du projet, Mauvais Oeil : il y a certes cette idée de combattre le mal par le mal, mais avouez, vous ne manigancez pas tout de même un projet maléfique pour ensorceler vos auditeurs ?


S : Non ! C’est pour les désenvouter, pour leur faire du bien.

A : Pour les ensorceler, mais d’une manière bienveillante.

S : L’idée c’est de les embarquer le temps du concert, hors du quotidien qui peut être fatiguant. Quand je vais à un concert, je ne veux pas penser à ma lessive par exemple, je veux m’évader.


En termes d’influences, il paraît que vous êtes fous de Britney Spears et de Cheb Hasni…


A : Oui, je valide complètement Britney Spears !

S : Il n’a pas le choix…

A : J’en mange tellement… Mais sinon, nos influences n’ont aucune limite, c’est très varié. Tant que c’est authentique, et que la musique nous touche, cela peut aller du classique au rap, de la trap à la musique orientale. Il n’y a que les chansons paillardes qu’on n’écoute pas trop.

S : C’est comme quand tu n’as plus rien à manger chez toi, hormis quelques ingrédients bizarres. Mais quand tu mélanges un peu tout, c’est bon ! Il faut juste réunir les bons ingrédients, et les mettre ensemble. Comme chocolat et truffe, ou alors le bacon et le nutella.



Et la musique que vous écoutez aujourd’hui, c’est la même que celle qui résonnait chez vous quand vous étiez enfants ?


A : Pas du tout. Je change tous les mois. Dès que je découvre un nouvel artiste, je creuse à fond. Après je reviens assez souvent à ce que j’écoutais quand j’avais 17 ans, qui sont devenus des sortes de classiques. Le rock des années 60/70… Une fois par semaine au moins, je me replonge dedans.


C’était une évidence la musique, déjà à l’époque ? Quelle vie vous projetiez enfants ?


S : Au début des cours, quand tu es enfant, tu as ce questionnaire : « Que font tes parents ? Que veux-tu faire plus tard ? » J’ai toujours mis chanteuse. Dans la cour je reproduisais des concerts de Britney Spears de A à Z ! Autour de moi on me disait que ce serait difficile, que je n’y arriverai pas… J’ai commencé à me mettre des freins.

A : Pour moi c’est assez similaire, ça a toujours été une évidence. Je ne me souviens pas d’un moi qui ne fasse pas de musique. À l’inverse, mes parents m’ont toujours poussé, ils ont toujours été derrière moi.


Vous avez récemment joué en première partie de Clara Luciani à l’Olympia. Comment c’était de jouer, d’abord devant un public aussi large, et surtout, qui n’est pas là pour vous ?


A : Avant d’y aller tu penses qu’il n’a qu’une hâte, c’est que tu partes ! Alors qu’en réalité le public de Clara est très gentil. C’est de 7 à 77 ans, et tous étaient très bienveillants. Dès le début ils tapaient des mains, alors que personne n’a jamais dansé sur notre morceau d’introduction ! C’est une introduction très lente où tu ne tapes pas du tout des mains, alors qu’eux ils ont directement commencé !

S : On reçoit encore des messages du concert. Et ça nous a donné une idée des personnes que l’on pouvait toucher. On s’est retrouvé face à un panel de personnes très différentes, et les retours ont été totalement différents. Le soir-même une petite fille est venue me faire un câlin, le lendemain des gens de notre âge nous ont arrêté pour nous dire qu’ils avaient adoré, puis une dame de 60 ans…

A : Clara a été très bienveillante également, elle a pris le micro pour nous présenter.

S : C’était assez symbolique, car on est toutes les deux devenues amies lorsque l’on répétait pour l’Olympia de La Femme.


Après avoir parlé de toutes ces collaborations, avec qui vous rêvez de travailler ?

S : Ariana Grande !

A : Damso !

S : Ou Brigitte Fontaine.

A : Mohamed Mazouni ! On aurait rêver d’en faire une avec Rachid Taha aussi…

S : Il y en a tellement… Pour Ariana Grande ce serait génial, on pourrait lui faire un petit son oriental. Un peu comme quand Aaliyah avait samplé « Bawanes Beek » de Warda.




Nuits de Velours est tout récent, si on parlait un peu de sa conception : où il a été enregistré, dans quelle atmosphère…


A : On l’a enregistré à Saint-Denis, et on a tout fait nous-mêmes !

S : Avant toute chose, on a enregistré les arrangements dans le salon de la mère d’Alexis. La pauvre, on l’a envahie. Ça a duré trois mois, et on ne lui a pas vraiment laissé le choix. Si mon enfant fait ça, je ne serais pas aussi conciliante…

A : Tout est né dans son salon c’est vrai. Puis on a trouvé un appartement, et on a terminé en studio à Saint-Denis, avec notre ingénieur son. Lui aussi, on lui en a fait baver… On lui disait que ça prendrait trois jours, en réalité ça a pris trois semaines.

S : Tout s’est fait de manière assez intense et condensée. Trois semaines pour produire cet EP c’est très court ! J’avais l’impression qu’on était des sortes de savants fous, un peu comme dans Retour vers le futur.


C’est un EP qui traite de sujets très intimes, voire douloureux comme l’absence, le manque de l’être aimé, mais en même temps, impossible de ne pas danser dessus. C’était volontaire cette dualité ?


S : Carrément !

A : Même dans mon ancien groupe, j’ai toujours eu envie de faire ça. On vit tous des choses difficiles, mais l’idée c’est de danser avec. C’est ce que fait la musique orientale, la musique africaine également, comme dans les compilations Angola.

S : Musique triste sur texte triste, ce n’est pas ce qu’on a envie de faire. On ne veut pas être dans la glorification de la complainte, on préfère être pudiques, tout en racontant des choses très personnelles.


J’ai vu aussi que vous aviez co-réalisé le clip d’Afrita. C’est quelque chose qui vous plaît de toucher à tout, la musique, la réalisation… ?


S : Que ce soit le clip d’Afrita ou de Constantine, on a été très impliqués. Un peu plus sur Constantine d’ailleurs, où on a été là jusqu’au montage.

A : Sur Afrita on a plus délégué. Et le réalisateur Fred Puchon a tout fait pour mettre nos envies en image. Au départ on était assez peu réalistes : on voulait 50 personnes sautant partout, des motos… Il nous a remis les pieds sur terre avec son équipe et on a tourné ça en une journée à Montigny-le-Bretonneux aux Arcades du Lac. Tout était très bien organisé.



Sarah, tu as joué les stylistes pour Gaïa Rasnova, qui a d’ailleurs réalisé le clip de Constantine. Quelles sont vos passions cachées, autres que la musique ?


S : Oui, je faisais du stylisme avant ! C’était un travail de fin d’année d’école. J’ai étudié dans la mode, et j’essaie de nourrir Mauvais Oeil avec, surtout au niveau de l’image. Et j’aime la cuisine aussi !

A : Moi aussi, on se bat beaucoup pour savoir qui va cuisiner. Mais si je n’étais pas musicien, je pense que je serais ébéniste.


Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant pour vous ?


S : On travaille sur un deuxième EP, un nouveau clip… Et on espère aussi s’exporter.

A : On aimerait bien jouer à l’étranger oui. On a fait un concert en Allemagne qui s’est très bien passé, en Belgique également.

S : La Turquie et le Mexique nous demandent un peu !


Vous souhaitez ajouter quelque chose, un dernier mot pour la route ?


S : On s’est rendu compte que c’est le travail d’équipe qui paye. Pour réussir à fournir le travail que l’on a fourni, on a été aidés. Même si ce n’était qu’une épaule pour se reposer, beaucoup de gens nous ont soutenu pendant cette période, et c’est très important pour nous.


Interview réalisée par Lolita Mang

Mauvais Oeil sera en concert ce jeudi 17 octobre à Paris à l'occasion du MaMA Festival. Retrouvez plus d'informations sur le site de l'évènement.

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