De.Ville : "Quand j'écoute notre musique, je me rappelle que je ne suis pas qu'un simple migrant"

"Inclassable" semble être le terme adéquat pour qualifier De.Ville. Porté par la voix haut-perchée de Ziad Qoulaii et les arrangements de Simon Pierre, le duo marocain-québécois se veut être un pur produit de Montréal, ville cosmopolite dans laquelle le projet est né. En mélangeant les styles, les origines et les langues, les deux comparses créent une musique hybride cherchant à s'affranchir des étiquettes périmées de la word music, tout en naviguant entre raï, R'n'B ou trip-hop ; arabe, français, anglais ou swahili ; Amérique du Nord, Maghreb ou Afrique de l'Ouest. Après Sables, un premier EP sorti fin 2018, De.Ville a dévoilé en fin d'année dernière Atlantique, projet de trois titres qui aborde - entre autres - l'épineux sujet de l'immigration, sous des apparats soignés à base de synthétiseurs planants, de batteries lancinantes et de mélodies hypnotiques. Rencontre en visioconférence, 19h chez nous, 13h chez eux.



© Lian Benoit


Avec De.Ville, vous associez le Maroc au Québec, deux mondes à priori complètement différents. Comment est né le projet ?


Simon : On a commencé dans des soirées organisées à Montréal, des soirées de jam sessions (où des musiciens se retrouvent pour improviser ensemble, ndlr) avec des DJ set qui rassemblaient une grosse communauté de musiciens. C’est là où on s’est rencontrés, en se disant que chacun kiffait ce que faisait l’autre, lui comme chanteur et moi comme instrumentiste. Mais on ne se connaissait pas spécialement à ce moment-là. Puis, je suis parti au Maroc pendant 4 mois.


Ziad m’a envoyé un message la veille de mon départ en me proposant de se voir. Mauvais timing, je devais repartir pour Montréal dans la foulée. Lorsqu’il est revenu à son tour, environ un mois plus tard, j’avais eu le temps de me remettre à la musique. Ziad est venu chez moi et on a fait notre première chanson. On a fait ça en une soirée, j’avais déjà l’instru et on a enregistré les voix dans mon salon. Et puis on a continué, sans trop se poser de questions.


Ziad, tu es originaire de Rabat, qu’est-ce qui t’a amené à vivre au Canada et à y faire de la musique ?


Ziad : Je suis à Montréal depuis que j’ai 20 ans. Je n’avais jamais envisagé de faire de la musique avant de venir au Canada pour mes études. J’ai étudié le cinéma au Maroc, et je voulais vivre de nouvelles expériences ; c’était très important pour moi, comme n’importe quel jeune Africain qui veut sortir du bled. Et cela fait maintenant huit ans que je suis installé au Canada… Tu ne veux pas quitter ton pays pour revenir sans rien. En arrivant à Montréal, pour me faire des amis, j’ai commencé à chanter dans des jams. Je le faisais déjà au Maroc, mais plutôt du rock…


Simon : En anglais en plus…


Ziad : Avec un accent bien sûr (rires) C’était plutôt du grunge du style Nirvana ou Alice in Chains… Mais au départ, j’étais surtout influencé par Joe Cocker et Janis Joplin, après avoir découvert leurs vinyles dans un souk à Rabat. J’ai ramené les disques chez moi, j’adorais le son un peu poussiéreux qui s’en dégageait. Et j’ai commencé à les imiter pour impressionner mes amis au collège et au lycée. En arrivant à Montréal, je voulais me faire un cercle social, je voulais que toutes les places de la ville parlent avec moi. Me sentir comme chez moi, comme à Rabat. Mais je n’avais aucun objectif de devenir musicien, je comptais plutôt faire du cinéma de quartier, filmer la ville… Mais je me suis retrouvé avec Simon.





Simon : Pour ma part, j’ai un background de musicien, je jouais pas mal d’instruments, guitare, keyboard, drums, basse. J’ai aussi expérimenté la production sur ordinateur… Mais quand tu te lances là-dedans, c’est assez rapidement décourageant, je trouve ça beaucoup plus stimulant de juste jouer avec d’autres gens. Donc j’ai beaucoup exploré sans vraiment aller en profondeur, je me suis greffé à plein de projets différents. C’est seulement avec De.Ville, en ayant un but précis que je partageais avec quelqu’un d’autre, que j’ai vraiment été forcé à y aller à fond et à apprendre à faire de la musique de A à Z.



Quelle est ta manière de composer ? Votre musique regroupe de nombreuses influences, mais elle possède une base très organique, avec des sonorités d’instruments et de batteries très réelles.


Simon : C’est une esthétique que j’aime. Mais j’avoue qu’il y a beaucoup de morceaux de De.Ville dont je serais incapable de jouer les parties de batterie. Souvent, je vais les programmer sur ordinateur (via des banques de son virtuelles, ndlr) ou les enregistrer séparément pour faire une démo. Puis selon l’instrument, je vais la faire rejouer par quelqu’un d’autre, qui va l’amener à un autre niveau pour la version finale. C’est vraiment un travail d’équipe : entre mon idée principale et le résultat fini, plein de gens vont être embarqués dans le processus.




Vous vous êtes souvent opposés à votre affiliation à la world music, qui regroupe sans grande cohérence toute la musique « non-occidentale ». En tant qu’artiste dont la principale langue est l’arabe, est-ce que vous vous sentez mieux compris en France qu’en Amérique du Nord ?


Ziad : Effectivement, la majorité des gens qui nous écoutent vivent en France.


Simon : Parfois même, le Canada ne rentre qu’en troisième position dans nos auditeurs… Je pense qu'à Montréal, on est compris et acceptés par beaucoup de gens, mais dans l'industrie québécoise, c'est complètement autre chose. J’ai l’impression qu’on constitue toujours un genre de curiosité pour eux. Et puis, on n’est que huit millions au Québec…


Ziad : Je pense que notre relation avec la France n’est pas seulement due au fait qu’il y a une grande population maghrébine chez vous, c’est aussi l’effet de la proximité entre l’Europe et l’Afrique du Nord. Quand un Européen écoute du raï par exemple, il aura une oreille plus habituée à ses sonorités, tandis qu’en Amérique du Nord, les gens vont plutôt connaître la musique d’Amérique latine. Ici, tous mes potes qui écoutent de la musique « non-occidentale » écoutent des trucs latino. Je remarque beaucoup ça dans les bars et les soirées de Montréal.


La sortie de votre EP Atlantique s’accompagne d’un premier clip, dédié à une cause politique toute particulière, celle de la crise des migrants. Vous aviez besoin de vous positionner sur ce sujet ?


Ziad : C'est un sujet qui nous touche profondément. On a plein d'amis qui sont encore sans papiers ; j'ai même joué avec un groupe de musique traditionnelle marocaine il y a environ cinq ans, dont deux des gars sont venus de Casablanca jusqu'à Montréal cachés dans un conteneur. Au Maroc, j'ai grandi avec des professeurs qui demandaient aux enfants leurs rêves et à qui on répondait : « Je veux aller vivre à l'étranger. » C’est un sujet que j'ai dû respirer presque chaque jour. C'est juste normal de parler de ces gens-là, d'ouvrir cette grande discussion pour qu'on puisse tous comprendre leur réalité, quand ils prennent le risque de mourir pour une vie meilleure.


Moi aussi, je voulais voyager car j’ai toujours eu une vision assez universelle du monde, que je voyais à travers les chaînes de télé, en regardant Thalassa avec mon père. Quand j'allais fumer des joints à côté de chez moi, je regardais l’Atlantique et je me demandais ce qu’il y avait derrière. Alors je checkais ma carte et je voyais qu’en face, de l’autre côté, c'était Philadelphie. J'étais super curieux d'aller découvrir ça. C'est un peu ça la réalité des jeunes Marocains, ils n'ont pas toujours cette possibilité de voyager, même pour aller en Mauritanie ou en Algérie, ce qui fait qu'ils se sentent bloqués. C'est la même chose pour les Africains, car le Maroc est toujours le point de passage pour l'Europe. Dans ma vie, j'ai rencontré beaucoup de Subsahariens et c'était toujours comme ça. Les gars checkaient aussi Thalassa sur leurs écrans, ils voulaient juste voir ce monde-là pour de vrai.



Tu parles du Maroc est un peu comme la porte vers l'Europe. Selon toi, quelle est la particularité, l’identité de la musique marocaine par rapport au reste du monde ?


Ziad : C'est vraiment un sujet vaste… Il y a tellement de styles, d’expressions musicales et de rythmes... Je ne sais pas par où commencer car le Nord n'est pas le sud et le Sud n'est pas le centre du Maroc.


Mais à Rabat, comme c'est la capitale, il y a des gens de partout : un commerçant qui vient de la région de Tata dans le Sud, à côté un épicier originaire du Nord et qui écoute de la musique andalouse. Il y a de la musique et du bruit partout. Ma mère écoutait du tarab - la musique traditionnelle du Moyen Orient avec des icônes comme Oum Kalthoum -, mon père écoutait Barry White, je regardais des mangas, avec du rock et du funk traduits en arabe classique. Il y avait aussi des feuilletons mexicains, des projections de films indiens. Dans mon quartier, ça chantait même du Bollywood ! Et quand l'été venait, tous les cousins rentraient des quatre coins de l’Europe et venaient avec des cassettes et des CD. On écoutait Suprême NTM et IAM tout l'été.




On peut dire que tu t'es mis en difficulté en chantant en arabe au Canada. Tu faisais pourtant l’inverse au Maroc…


Ziad : On peut dire que j'arabisais l'anglais !


Simon : Ouais on comprenait rien... (rires)


Ziad : En arrivant à Montréal, j'étais dans une soirée avec des punks, c’était tout nouveau pour moi. Je suis monté sur scène, et j’ai commencé à chanter en anglais. Les gens n’étaient pas spécialement convaincus. En descendant, on m’a dit : "Tu as une belle voix mais j'aurais aimé t’écouter dans une autre langue que l'anglais, dans ta vraie langue." Ça a été comme une gifle, alors j’ai commencé à chanter en arabe et à faire mes recherches.


Maintenant, c’est comme si j'avais développé une banque mentale de sonorités et qu’à chaque fois qu'on tente un truc, j'utilise ma banque pour trouver une technique de chant. Par exemple, je vais allier du chant hassani mauritanien avec du mawal irakien et je crée ma propre technique sur les beats que Simon fait, qui sont plus R’n’B ou trip-hop.



A propos de trip-hop, votre musique est particulièrement planante et invite au lâcher-prise. Selon vous, quels sont les meilleurs moments pour l’écouter ?


Simon : J'écoute beaucoup notre musique qui n’est pas encore sortie, parce que j'ai toujours une liste de trucs que je pourrais changer, ça m'empêche de dormir (rires) ! Mais quand je l'écoute sur Spotify, je l'écoute vraiment différemment, comme un auditeur lambda. Je fais la paix avec tous les trucs qui me hantaient un peu, et je réalise que j’étais en train d’overthink. Mais je ne pense pas que notre musique soit liée à des moments particuliers, cela dépend des morceaux.


Ziad : Moi j'ai un autre rapport avec notre musique. Je l’écoute quand je finis un travail chiant, quand je vis des moments difficiles. Quand j’ai de la misère à payer mon loyer, ça me motive, ça me rappelle que je sais ce que je fais. Que je ne suis pas un simple travailleur ou un simple migrant. Ça me donne de l'espoir. Mais en effet, je vois pas mal Simon écouter notre musique.


Simon : Ça, c'est surtout parce qu'on est en train de préparer une formule live, je l'écoute pour imaginer comment on va faire les arrangements. Avant, on faisait des shows où on était trois. Maintenant, en incluant les backs vocalists on pourrait être entre huit et dix dans le best case scenario... Il y a plein de détails dans les chansons qu'on veut avoir, avec aussi des scénographies visuelles. Si on vient en France on sera forcément en effectif réduit, mais on a plein d’idées même pour le traveling band. On était censés venir en France et au Maroc avant que tout éclate. On va suivre la situation de près, parce qu’on ne limite vraiment pas nos plans au Québec…


Atlantique est disponible sur toutes les plateformes de streaming :



Propos recueillis par Elie Chanteclair


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