Chemins Croisés : Hyacinthe x Johnny Jane


Parce que la musique est rarement produite par un seul cerveau et une seule âme. Parce que l’océan qu’est l’industrie musicale amène les navires à se croiser, pour chavirer ensemble et provoquer quelques remous. Bienvenue dans chemins croisés.

Voix grave et sussurée, faux airs de Yung Lean à la française, mélodies de piano pour le premier. Timbre écorché, cheveux longs et beats trap pour le second. Sur le morceau "Ligne 2", Johnny Jane et Hyacinthe s'allient pour raconter des histoires d'amour achevées au bout d'un terminus de métro. L'occasion de discuter rap, variété, mort du rock et trajectoires de carrière avec deux artistes qui n'en peuvent plus d'attendre.



Johnny Jane, tu te définis plutôt comme un chanteur de variété, tandis que Hyacinthe tu t'illustres dans le rap, comment s'est faite votre collaboration ?

Johnny Jane : On s'est rencontré via Jersey, un duo de producteurs avec qui j'habite en coloc' et qui produisent mes morceaux. Hyacinthe est passé à l'appart, on a discuté, sympathisé et on a fait "Ligne 2" .


Pensez-vous que votre rapprochement incarne celui entre le rap et la chanson française, entamé depuis maintenant plusieurs années ?


Hyacinthe : C'est marrant, car on peut penser de loin que nos musiques se ressemblent, mais on n'a pas du tout la même façon de bosser. Johnny va s'asseoir à son piano pour jouer des accords, puis il trouve une mélodie et ensuite des paroles. Alors que pour moi, même quand je fais des morceaux qui peuvent se rapprocher de la chanson, on m'envoie d'abord un beat et j'écris dessus. Quand j'ai fait des chansons avec The Pirouettes, j'ai remarqué qu'on n'avait pas du tout les mêmes façons de faire de la musique, c'est ce qui fait toujours la différence entre le rap et la chanson française.

Johnny, dans une interview pour Konbini, tu expliques avoir d'abord fait le conservatoire, puis avoir appris la batterie et la guitare pour faire du rock. Mais au lycée, on t'a dit : "le rock c'est fini". Cette sensation de "mort du rock" semble être assez commune et partagée par les gens de ta génération...

J. : Aujourd'hui, je ne dirais plus que "le rock est fini". Quand tu es au lycée, tu vis dans le regard des autres, tu ne fais que te comparer. Quand tu faisais du rock en 2014 ou 2015 dans mon lycée à Orléans, les gens n'en avaient rien à foutre, pour eux c'était complètement has been. C'était le rap qui était tendance de ouf, tout le monde n'écoutait que ça, y compris moi... Chacun voulait faire son freestyle en soirée, c'était la niche dans laquelle il fallait être.

Par contre, ça a changé dès que je suis arrivé à Bruxelles pour mes études. Là-bas, tout le monde écoutait un peu de tout et j'ai découvert plein de trucs. C'est en partie ça qui m'a fait comprendre que le rock n'est pas du tout "fini", mais qu'il faut seulement bien l'approcher. J'en écoute pas mal en ce moment, je me perds dans des playlists où je cherche de nouveaux artistes. Le rap, je crois que j'en ai trop écouté, je ne me le prends plus de la même façon. Mis à part quelques morceaux, quelques artistes où c'est toujours incroyable, je n'arrive plus à me prendre des gifles.

Est-ce que le rap t'emmerde, par rapport à ce qui sortait il y a cinq ou six ans ?

J. : Pas vraiment, même si pas mal de trucs ne m'intéressent plus trop. Tout à l'heure, on parlait avec Hyacinthe de la mixtape d'Alpha Wann (Don Dada Mixtape vol. 1, sortie le jour de l'interview), je vais l'écouter et il y a moyen que j'aime des morceaux car ce mec un truc particulier. Mais le rap qui sort tous les jours, je ne le critique pas, mais ce n'est pas fait pour moi. Je n'ai plus 16 ans et ce n'est plus forcément le truc qui va me toucher.

H. : En fait, je pense qu'en 2015, il s'est passé un truc super excitant : on avait des nouvelles têtes dans le rap nouveau qui proposaient un truc nouveau, entre Jul, PNL, SCH etc... En 2020, j'ai eu l'impression qu'on était à nouveau comme en 2009 ou en 2010 : les stars, c'était Booba, Rohff ou même Diam's, qui sortait son dernier album. Actuellement, on a les mêmes stars qu'il y a cinq ans. Certains ont trouvé le cheat code qui marche, ils dupliquent une formule, et je crois que les gens arrivent un peu à saturation.


A propos de cette période, Hyacinthe, tu as commencé à te faire connaître entre 2013 et 2015 avec les projets Sur la route de l'Amour 1 & 2, à un moment où le paysage rap était en pleine mutation et en croissance exponentielle. Depuis, tu es retourné en totale indépendance et tu t'adresses à un public plus confidentiel. As-tu l'impression de ne pas t'être taillé la part du gâteau que tu méritais à cette époque ?

H. : Non, je n'ai pas de regrets. Je pense sincèrement que chacun est à la place où il doit être ; parce qu'il y a des choses que j'ai faites un peu vite, j'ai commencé à sortir des projets quand je n'étais pas à 100% prêt... Mais ce sont des choses que j'assume totalement. J'ai l'impression d'avoir eu une sorte de première partie de carrière un peu underground qui va à peu près jusqu'à Sarah [album sorti en 2017 chez Wagram, ndlr]. Et j'ai le sentiment que tout ce qu'il y a eu après, c'était une période de transition. J'ai pas mal tâtonné, je cherchais un son particulier, je pense que j'avais un peu trop d'ego et que je voulais faire la musique la plus originale possible. C'est ce que j'ai fait avec RAVE [album sorti en 2019, ndlr] qui ne ressemble à rien d'autre que je connaisse. Mais je pense que le fait d'avoir pioché dans des esthétiques de niche - avec du gabber, du rap, de la pop, de la musique électronique... - cela a donné un truc compliqué à comprendre, pas forcément lisible.


H. : Et pour répondre à ta question sincèrement, j'ai toujours un peu le sentiment de ne pas être encore reconnu à la mesure où je devrais l'être. En même temps je te dis ça, mais cela fait cinq ans que je peux vivre de ma musique. Et en terme de reconnaissance, je pense que cela va arriver : cela fait un an que j'ai beaucoup réfléchi à l'essence de ma musique, comme un diamant où tu retires toutes les imperfections. Et je pense avoir réussi : je te parle de choses qui ne sont pas encore sorties, mais j'ai l'impression d'avoir enfin trouvé ma formule, le bon équilibre entre ce que je sais faire en terme de chansons, et des esthétiques de niche.

J'ai l'impression que tous les deux, vous avez tendance à conceptualiser votre musique en amont... Vous réfléchissez beaucoup à ce que vous allez faire ?

J. : Je suis assez instinctif quand je crée, j'ai tendance à foncer. Je me mets au piano, on fait la prod avec Jersey, j'écris, j'enregistre. Mais au bout de 20-25 maquettes, je me rends souvent compte qu'il ya beaucoup de trucs qui se ressemblent, qui sont dans les mêmes schémas. J'ai tendance à être dans la facilité et c'est à ce moment-là que cela devient cérébral. On se creuse la tête pour pouvoir rendre toutes ces idées intéressantes, de manière à que dans chaque son, il se passe quelque chose de différent.

H. : Moi ça m'arrive souvent de définir une ligne directrice en disant : "okay ce que je veux faire pour cet EP, c'est ça" et après je fais plein de chansons. Mais cela va assez vite : par exemple, depuis cet été j'ai dû faire quinze ou vingt chansons sans trop réfléchir. C'est toujours de l'instinct, mais vers une direction.


Il y a une phrase de Johnny sur le morceau "Dans ma tête" qui est intéressante : "Quand je serai vieux, est-ce que je serai fier de mon futur ?" Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

J. : A 22 ans, j'ai quand même déjà connu pas mal d'échecs : plein de trucs que je n'ai pas faits jusque au bout, que ce soit dans le théâtre, la vidéo, la photo ou même la peinture.

H. : Enfin normal, c'est comme quand t'es ado et que tu tentes des trucs...

J. : Quand même, j'ai fait une année aux Beaux-Arts, je n'ai pas eu mon année et ça m'a fait vachement me remettre en question. Il y a encore un an et demi, tous mes potes qui sortaient de license ou de BTS ; ils avaient déjà un diplôme et moi, j'avais rien. J'avais besoin de me dire : "J'espère que quand je vais crever, je serai fier". En plus, je me compare beaucoup aux gens du même âge que moi. Un peu trop d'ailleurs. Il m'est aussi arrivé de voir des mecs qui avaient trois ans de moins que moi et qui faisaient des trucs mieux. A ce moment là, tu te demandes ce que tu as fait pendant deux ans. Je n'ai pas de vision à long terme, je n'arrive qu'à voir à court terme. J'ai envie que les choses aillent vite, que ça avance et j'ai très peur de les retarder et de devoir me dire : "T'inquiète pas, dans 5 ans, ça ira". Non, ça j'y crois pas.

Je me permets de te reposer la question que tu t'es toi-même posée : "Qu'est-ce que t'as foutu pendant deux ans" ?

Johnny Jane : Je trainais. Je faisais des petits boulots, j'étais animateur avec les enfants, je passais du temps avec ma meuf de l'époque, je voyais mes potes, je buvais et je ne foutais rien. Je faisais un peu de musique aussi mais j'étais ce genre de mec qui arrive en soirée et qui dit "Je fais du son" alors qu'en fait, il a fait une maquette en six mois. Puis je me suis dit qu'il fallait que je me reprenne en main et que je fasse de la musique. Et j'ai eu la chance - un peu par miracle - d'être suivi par le FGO Barbara [centre culturel qui soutient notamment de jeunes artistes, ndlr].

C'est drôle, parce que beaucoup de gens semblent avoir traversé les mêmes phases que toi. De nombreux jeunes qui se cherchent après le lycée ont par exemple tendance à devenir animateurs avec des enfants...

J.J. : Quand tu bosses avec des enfants, ils te communiquent une certaine insouciance. Ce n'est pas du tout un boulot nul. Je l'ai d'ailleurs dit à Renaud, un des gars de Jersey, pas plus tard qu'hier : on habite à côté d'une école, et franchement, je ne serais pas contre me remettre à bosser avec des enfants sur les pauses du midi, ça te vide la tête et ça te fait du bien. Et puis ça rapporte un peu d'argent, parce qu'il faut dire que c'est un peu compliqué en ce moment...

En contexte de pandémie mondiale, comment envisagez-vous 2021 ?

H. : Je fais plein de morceaux, et je vais essayer de sortir le projet de l'année. Quelque chose qui défonce de bout en bout. Je me mélange un peu plus, avec plus de feats que d'habitude. J'ai aussi renouvelé les gens avec qui je travaille au cours de l'année passée. Il y a un peu une idée de renouveau, par rapport à ce qu'on disait tout à l'heure, à ce train que j'ai raté ou tout simplement pas pris. C'est la première fois que je me dis : "Ok, cette année j'ai envie que ce soit moi."

J. : Pour ma part, il y a des questions qui se posent car j'ai un projet très live, et je pense que c'est la scène qui peut me permettre d'aller plus loin. L'accomplissement un peu ultime de ma vie serait de sortir un album live, même si ça ne se fait plus trop. Mais rien que l'année dernière, j'ai fait une résidence d'une semaine pour préparer mes concerts et c'était génial. Réfléchir à l'ordre des morceaux, à une scénographie... Quand j'étais au lycée, j'ai fait beaucoup de théâtre et je pense que cela joue dans mon rapport à la scène. Pour l'instant, je suis reprogrammé sur l'été prochain sur les festivals que j'étais censé faire en 2020 ; si je peux faire ces concerts, je sortirai un EP avant l'été. Par contre, si les annonces du gouvernement ne vont pas dans ce sens, je sortirai plutôt un projet en septembre. En tout cas, ce sera un EP de quelques titres. Quelqu'un m'a dit un jour : "Ne sors pas d'album si tu n'es pas sûr d'être disque d'or." C'est un peu une phrase de con, mais ça reste assez vrai.



Le morceau "Ligne 2" est disponible sur Youtube et toutes les plateformes de streaming :


Propos recueillis par Élie Chanteclair

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