Chanje, un rappeur tout en profondeur

Mis à jour : il y a 5 jours

Chanje, rappeur et auteur à la plume fine mais acérée, continue de faire son bout de chemin sur la scène urbaine francophone. Si l'artiste s'applique toujours à retranscrire les choses tel qu'il les ressent - avec sincérité et profondeur, comme pour nous toucher encore un peu plus -, sa direction artistique, elle, s’affirme et se précise au fur et à mesure qu’il enchaîne les projets. De son premier EP ONI à son dernier single "Bocal", en passant par le puissant Pacemaker, nous avons souhaité retracer son parcours. Entretien.


© Benoit Marzouvanlian

Hello Antoine ! Comment est-ce que tu vas ?


Je suis content de pouvoir ressortir, de pouvoir revoir mes frères et mes sœurs. Tout se passe bien.


D’abord, revenons en arrière. Tu nais dans une famille de musiciens. Influencé par des figures qui marquent le rap des années 2000, tu commences à rapper “pour imiter les artistes qui te fascinent”. Puis, tu te lances très jeune dans le collectif Objectik Crew avec ton ami Diez. Est-ce que tu peux me parler de ta relation avec la musique et de tes premiers pas en tant qu’artiste ?


La musique, c’est un truc de famille. Mon père a toujours chanté des chansons depuis qu’on est tout petits. Mon frère est un très bon guitariste. Ma soeur chante et joue de la guitare aussi. C’est une chose essentielle, en fait. Je ne connaissais pas le rap, et puis, quand j’ai eu dix / onze ans, la Sexion d’assaut et 1995 sont apparus. Et Youssoupha… Tous ces artistes m’ont débloqué un truc par rapport au rap. J’ai eu envie de faire pareil. J’ai pris une feuille, j’ai écouté une face B de Mobb Deep et j’ai écrit mon premier texte.


Puis, tu fais la rencontre d’Artichaut Records, qui organise, entre autres, des concerts et des open mics, et donc de Léo, ton manager. Qu’est-ce que cela représente pour toi, par rapport au début de ta carrière ?


Il y a eu la rencontre avec Herman [son beatmaker]. La grosse rencontre, ça a été celle avec Léo. C’est lui qui nous a trouvés. Avec OBJ, on avait posté un morceau qui s’appelle “Nala Kweesta”. Il y a vraiment eu une alchimie [entre nous], c’est cette rencontre qui a vraiment fait bouger les choses. Quand je l’ai rencontré, Artichaut Records venait d’être créé. Il n’y avait rien : ni événements, ni concerts. On était tous à la genèse du projet. Je commençais à faire du rap vraiment plus professionnellement. On n’était pas assez connus pour être invités sur des premières parties ou des gros concerts. On s’est dit qu’on n’avait qu’à les faire nous-mêmes. Tout ce qu’on devait faire, si on ne nous le donnait pas, on allait le chercher. C’est un projet qu’on a construit tous ensemble ; on est parti de rien.


D’ailleurs, ton nom de scène, Chanje, vient du titre “Changes” de Tupac (sorti en 1994 à titre posthume). Ce pseudo symbolise un peu toutes tes influences…


C’est vrai qu’une grosse partie est liée au morceau de Tupac. C’est mon pote Diez (de l’Objectik Crew) qui me l’a fait découvrir. “Changes” a provoqué un gros bouleversement chez moi. C’est un morceau qui est assez fort, qui parle de racisme, de violences policières… Et de changer de façon générale… Pour moi, c’était vraiment une manière de dire qu’on n’est pas conditionnés à quoi que ce soit et qu’on peut tout changer. Ça, c'était pour le côté philosophique.



Tu dévoiles un premier EP, ONI, en 2018. Un premier projet assez court, qui vient poser les bases de ton univers. S’il y a une chose marquante qui ressort de ce projet, c’est bien la prédominance de la culture japonaise. Comment est-ce que tu t’es retrouvé à t’inspirer de la littérature et la mythologie japonaises ?


C’était la première fois que je faisais un EP. Je ne savais pas trop comment faire. Du coup, je me suis dit qu’il fallait que je prenne quelque chose qui m’influence, dans lequel je me retrouve, pour essayer de créer autour. L’univers japonais m’a toujours intéressé. Je ne prétends pas être le plus grand des connaisseurs. Je connais des mangas - le premier livre que j’ai lu, c’est Dragon Ball Z. Mais, je ne voulais pas être un “rappeur manga” qui ne fait que des références à la pop culture. Avec Herman, on a essayé de s’inspirer de sonorités. Dans les textes, je me suis beaucoup inspiré d’un écrivain japonais mortel, Haruki Murakami (Les Amants de Spoutnik). J’ai essayé d’aborder mes thèmes sous le même angle, parce que je trouvais ça assez philosophique et ça a donné ONI.


C’est une manière d’aborder des thèmes personnels de façon un peu moins directe…


C’est exactement ça. Maintenant, quand j’écoute ONI, je le trouve assez pudique en fait. Il y a des choses que moi je peux comprendre, que mes proches peuvent comprendre, que le public peut interpréter. Si tu compares ça au morceau “Pacemaker”, en termes de pudeur, il y a quand même une marge.



En février 2020, tu sors un neuf-titre intitulé Pacemaker. Cet EP, porté par les singles “Night” et “Pacemaker”, a été conçu en collaboration avec le beatmaker Herman Shank. Est-ce que tu peux me parler de votre relation un peu plus en détails ?


J’ai rencontré Herman au tout début d’Artichaut Records. Le lien s’est très vite fait… Enfin, je crois qu’au début, je n’aimais pas trop ses productions. Puis, on a passé une journée ensemble et on a créé un morceau qui s’appelle “Nuage Rouge”. Ça a donné lieu à une collaboration mortelle. Tous les projets je les travaille avec lui. C’est la personne avec qui je préfère travailler parce qu’on se connaît bien.


Tes chansons alternent ainsi entre petits égo trips sur fond d’introspection (“West”) et histoires plus personnelles (“Novembre 2017” par exemple). Je pense surtout à “Pacemaker” dans laquelle tu sembles exorciser tes démons et te dévoiler d'autant plus par rapport à ONI. Comment est-ce que tu écris ?


Ça dépend. J’ai vraiment écrit “Adossé” et “Pacemaker” à quatre heures du matin, seul dans ma chambre. Ce sont des moments où je cogite sur la vie. Dans "Pacemaker", il y a une phrase qui représentait bien cette période de ma vie et la couleur de l’EP : c’est un peu mort à l’intérieur, on a besoin de quelque chose pour vivre, on a besoin d'une assistance. Pour être honnête, Pacemaker, c’est mon adolescence. Mais, s’il est moins pudique qu’ONI, il l'est toujours un peu, dans le sens où il y a des choses que j’aurais voulu rajouter, mais je n’en ai pas eu le courage...


“Night”, je l’ai écrit en studio. “Night” représente un peu mon constat sur le monde. À ce moment-là, j’avais la rage parce qu’une gamine de onze ans avait été violée et jugée consentante. C’est pour ça que je dis “les lois permettent de violer des gosses”.


Et effectivement, on retrouve dans ton EP une critique de ce qui ne va pas dans notre société. Est-ce que tu souhaites qu’une dimension politique prenne plus de place dans tes projets, à l’avenir ?

Je n’ai pas envie d’être un rappeur politique. Je ne suis personne, je suis juste un artiste et je peux complètement me tromper. Il y a des choses qui me tiennent à cœur. Je fais du rap à la base et je me suis ambiancé sur des morceaux comme “Effet papillon” de Youssoupha, “Sniper” et “Le combat continue” de Kery James. Ce sont des morceaux qui revendiquent énormément. Moi, je parle de ma vie, je ne suis pas Kery James ou Médine, mais si des causes me tiennent à cœur, j’en parlerai.



Enfin, tu dévoiles une série de freestyles réalisés en confinement, H.O.M.E, dont le très doux “Casper”, et puis plus récemment, le single “Bocal”. Te prépares-tu à prendre un nouveau tournant ?


Un nouveau tournant ? Oui, dans le sens où les morceaux de H.O.M.E. sont des morceaux plus clairs, plus compréhensibles que ceux de Pacemaker. Pacemaker est très bien, mais il est très brouillon, c’est-à-dire qu’il y a beaucoup de choses. Tu ne comprends pas tout, que ce soit sur la forme, sur les effets utilisés, sur la construction du morceau, sur la topline… Ça a toujours été mon problème : je pars un peu dans tous les sens. Mais j’ai vraiment trouvé une recette où j’arrive à cadrer ce que je fais (avec couplet, refrain, couplet, refrain). Ça se sent sur H.O.M.E. Je ne perds pas ma sensibilité, je ne perds pas la profondeur que je peux avoir dans certains textes, mais les gens comprennent mieux. C’est ce que j’ai trouvé bien avec H.O.M.E et c’est ce qui annonce une suite.


Chanje, dont le dernier single "Bocal" est sorti le 16 juillet dernier, est à écouter et réécouter.



Propos recueillis par Laura Gervois.

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