BEST OF B.O #8 - Mai 2021

Chez Tourtoisie, on aime autant danser dans les salles de concert que s’asseoir au fond d’un siège moelleux devant un écran géant. En prêtant toujours une oreille attentive au contenu audio des films, une fière équipe de frondeurs est heureuse de vous présenter B.O.BINES, la branche cinématographique de Tourtoisie. Cinéma indépendant, bandes originales renversantes, compositeurs émergents… C’est avec grand plaisir que chaque mois, nous vous partageons nos coups de cœurs musicaux du grand ... et du petit écran .


Alors un peu à la ramasse sur les B.O qui ont marqué ce mois-ci ? B.O.BINES te prend la main et t'invite à plonger au coeur de ce qui a fait l'actualité ciné-musique de ces derniers temps à travers notre BEST OF des B.O du mois.


#1 - Oxygène d'Alexandre Aja - B.O de Robin Coudert (ROB)


Oxygène © Netflix

Même si les cinémas ont rouvert la semaine dernière, le dernier film d’Alexandre Aja, Oxygène, sorti directement en streaming, mérite qu’on s’y attarde. Célèbre pour ses films d’horreur tels que Piranha 3D ou encore La Colline a des yeux, le réalisateur français prouve une nouvelle fois sa maîtrise du suspense dans un huis-clos d'1h40 particulièrement oppressant.


Dès la scène d’ouverture, le ton est donné. On découvre Mélanie Laurent, recouverte d’un tissu qui semble en coton collant et mouillé. Elle se réveille le souffle court et se débat pour se défaire des liens qui la retiennent attachée. Hagarde, elle découvre en même temps que le spectateur la boîte dans laquelle elle se trouve enfermée, sorte de cercueil futuriste, entourée d'écrans de contrôle qui mesurent son pouls, sa tension ainsi que… son taux d’oxygène. Ayant perdu la mémoire, elle parvient à communiquer et obtenir quelques réponses grâce à une intelligence artificielle doublée par Mathieu Amalric. En réassemblant au fur et à mesure ses souvenirs, elle comprend qu’elle se trouve piégée dans un caisson de cryogénisation. Cependant, son taux d’air diminue de minute en minute à cause d’une faille dans le système. Il lui reste 1h30 pour trouver un moyen de s’échapper avant l’asphyxie. Un film d’enfermement donc, genre que l’on peut retrouver dans Buried par exemple, mais qui rentre étrangement en résonance avec cette dernière année de confinement.


La musique originale est signée Robin Coudert, appelé aussi ROB. Avec Oxygène, le compositeur collabore pour la troisième fois avec Alexandre Aja, qu'il avait déjà accompagné pour le film Horns (2014) et la mini-série en réalité virtuelle Campfire Creepers (2019). Pour appuyer la montée en tension de l’héroïne dans sa course (si l’on peut dire…) contre la montre, la ROB compose plusieurs thèmes angoissants, dans lesquels on croirait entendre le tic-tac d’une montre. Jouant avec des sonorités lentes, graves et pesantes, parsemées de notes très aiguës, ROB utilise beaucoup le synthétiseur, qui rappelle sa collaboration avec Sébastien Tellier. La bande originale, avec "Samara" par exemple, évoque ainsi à la fois les codes de l’horreur mais aussi de la science-fiction, en créant une ambiance tour à tour anxiogène et onirique. Finalement, "Open" donne un ton presque religieux avec l'utilisation d'un orgue. Là aussi, on se souvient que ROB a collaboré à un album sur le thème des Evangiles, Dodécalogue.

Oscillant entre SF et horreur claustrophobe, Oxygène capte l’attention par des rebondissements malins. En jouant avec une unité de temps, de lieu d’action, Alexandre Aja parvient à nous tenir en haleine, avec l’utilisation de très peu de flashbacks. La performance de Mélanie Laurent est également à souligner, et nous fait penser à celle de Sandra Bullock dans Gravity. Le choix des couleurs donne une belle esthétique avec des tons bleus, gris, blancs. Enfin, le film s'achève par une révélation assez poétique, quasi philosophique.


Oxygène est actuellement sur Netflix. La bande-originale composée par ROB est disponible sur les plateformes de streaming.





Par Lucie Blanc-Jouvan


#2 - On-Gaku : Notre Rock ! de Kenji Iwaisa - B.O de Tomohiko Banse, Grandfunk et Wataru Sawabe


On-Gaku : Notre Rock ! © Eurozoom

La fermeture des salles pendant si longtemps a permis à beaucoup d’entre nous de découvrir l’offre faramineuse des plateformes de streaming. Parmi tout ce contenu, les séries et films d’animation japonais prennent visiblement de plus en plus de place dans notre quotidien, à la limite de la saturation. En revanche, pour la réouverture des cinémas, c’est un animé d’un tout autre style qui se fraye un chemin vers nos salles, tout en humour absurde et créativité minimaliste.


On-Gaku : Notre Rock ! est l’œuvre de Kenji Iwaisa, adaptée d’un manga de Hiroyuki Ohashi. Sept ans de travail lui ont été nécessaires pour réaliser ce film, pratiquement seul et sur son temps libre. Le résultat est un véritable OVNI dans le genre. On y découvre trois lycéens un peu bizarres qui décident soudainement de monter un groupe de rock. Seul problème, aucun d’entre eux ne connait quoi que ce soit à la musique. Ils remplacent donc toute faculté musicale par une spontanéité débordante, animée par le simple plaisir de créer et de se former une identité par la même occasion. Après avoir fait la rencontre d’autres musiciens, le trio s’inscrit à un festival de rock où tout va progressivement partir en sucette. Ambiance psychédélique, références à des classiques du rock des années 60 et pastiche de l’esthétique Woodstock, tous les éléments sont réunis dans ce film d’apprentissage tout aussi loufoque que comique et original.


On-Gaku : Notre Rock ! © Eurozoom

Récompensée au Festival du Film d’Animation d’Annecy en 2020 par le prix de la meilleure musique originale, la BO composée par Tomohiko Banse, Grandfunk et Wataru Sawabe s’inscrit parfaitement dans le registre. Plusieurs longs plans de On-Gaku : Notre Rock ! laissent intentionnellement place à des pauses musicales funky et très efficaces bien que sans prétention. Ces interludes font justement penser à ce qui pourrait sortir d’une salle de répétition d’un groupe qui s’apprête à jouer à la prochaine jam session du quartier. Propre et bien produite, elle s’oppose à l’expérimentation monotone et bruyante des lycéens pour la rendre encore plus décalée, bien que non dénuée de sens. Car même si tout dans ce film peut paraître dérisoire au premier abord, une véritable leçon est à tirer : valoriser l’amateurisme pour ce qu’il est et se satisfaire d’une force créatrice pure et authentique.


Regarder ce film, c’est un peu comme se replonger dans l’adolescence ; avoir 15 ans et marcher dans la rue avec des lunettes de soleil et de la musique à fond dans les écouteurs en se croyant super cool alors que pas vraiment mais c’est pas grave.


On-Gaku : Notre Rock ! est disponible en salles depuis le 19 mai.


Par Dimitri Sinitzki


#3 - The Father de Florian Zeller - B.O de Ludovico Einaudi

The Father © UGC Distribution

Huis-clos intimiste, le premier long métrage de Florian Zeller, The Father, est une adaptation de sa propre pièce de théâtre Le Père jouée plus de 300 fois. A travers une mise en scène labyrinthique, le film nous emmène dans les dédales de la mémoire d’un homme de 81 ans, qui se délite peu à peu.


Plongeon immersif dans la relation d’Anne et de son père Anthony - prénom modifié par rapport à la pièce de théâtre, pour permettre l’identification très forte du personnage à son acteur Anthony Hopkins. Anne est dévouée à s’occuper de son père alors que celui-ci perd peu à peu la mémoire. Ce film, qui aurait pu être un drame classique, surprend par sa mise en scène. Son réalisateur utilise un processus bien particulier pour concrétiser la perte de mémoire de son personnage principal, et nous transporter dans la tête d'Anthony ; processus que le spectateur ne comprend qu’après l’enchainement de quelques scènes. En effet, par une mise en scène ingénieuse, les scènes et les personnages se confondent, et les repères spatio-temporels n'existent plus. Alors qu’on croit commencer la journée, la même scène se termine en début de soirée, et le film semble s’étirer sur de nombreux jours alors qu’il se déroule uniquement sur 2-3 jours. Comme Anthony, on perd pied avec la réalité : du temps, des visages, des faits concrets. Peu de choses nous paraissent gravés dans le marbre et l’angoisse d'Anthony, qui découle de l’absence de certitudes, est contagieuse. Anthony nie, il ment aux autres pour ne pas perdre la face.

En vieillissant, l’homme redevient un enfant en manque d’autonomie, physique et émotionnelle. Face à cet homme, sa fille vit un dilemme extrêmement difficile : abandonner son père ou renoncer à vivre pleinement sa propre vie ? Le film met alors en lumière l’inversement des rôles qui s’opère entre parent et enfant ; et l'amour inconditionnel de sa fille pour son père.



Ludovico Einaudi, grand compositeur contemporain italien, signe pour ce film une musique délicate, composée de violons survoltés et orchestraux sur un rythme entêtant. Les violons sont parfois crissant, nous ramenant à une certaine précarité, celle d’Antony : jusqu’à quand pourra-t-il se maintenir dans son illusion, s’auto-persuader qu’il peut s’occuper de lui-même ? Mais également celle de la situation qui devient préoccupante. La musique n’est jamais celle qui donne le ton, elle apparait discrètement au détour des scènes déjà en place, il s’agit d’un arrière-plan subtil que le spectateur remarque à peine, tant elle semble faire partie de l’image. Pas de grand geste musical dramatique donc, c’est la contrepartie sonore de l’inquiétude et la solitude montantes d’Anthony. Empêtré dans les tunnels de sa mémoire, il tente de retrouver les souvenirs, les images qu’il perd les uns après les autres. Les timides notes de piano ajoutent de la douceur, celle d’Antony qui redevient enfant sans défense, et celle d’Anne qui s’occupe affectueusement, presque maternellement, de son père. Douceur qu’on retrouve dans la dernière piste de la B.O « My Journey », les violons sont présents mais ils se sont calmés, des lignes longues qui s’étirent, comme un apaisement.


The Father brille par la mise en scène très puissante de son dramaturge de réalisateur, ainsi que par les magnifiques acteurs qui interprètent toute en justesse cette relation mouvante, qui lui valu au film deux oscars (meilleur scénario adapté et meilleur acteur). Pas de mélodramatisme à l’américaine, mais un intimisme nécessaire pour lequel la B.O de Einaudi est le « fil d’or » dont parle le réalisateur (source : dossier de presse).


The Father de Florian Zeller est disponible en salles depuis le 26 mai 2021.

La bande originale composée par Ludovico Einaudi est disponible sur les plateformes de streaming.



Par Emma de Bouchony