BEST OF B.O #7 - Avril 2021

Chez Tourtoisie, on aime autant danser dans les salles de concert que s’asseoir au fond d’un siège moelleux devant un écran géant. En prêtant toujours une oreille attentive au contenu audio des films, une fière équipe de frondeurs est heureuse de vous présenter B.O.BINES, la branche cinématographique de Tourtoisie. En cette période de couvre-feu et de fermeture des cinémas, on vous a concocté une sélection des films qui ont marqué notre mois de Avril et disponibles sur les plateformes de streaming.


Alors un peu à la ramasse sur les B.O qui ont marqué ce mois-ci ? B.O.BINES te prend la main et t'invite à plonger au coeur de ce qui a fait l'actualité ciné-musique de ces derniers temps à travers notre BEST OF des B.O du mois.


#1 - Atlantique de Mati Diop - B.O de Fatima Al Qadiri

Atlantique © Ad Vitam

Partir à la croisée des genres, c'est bien le chemin qu'a pris Mati Diop avec son premier long métrage Atlantique, qui découle du court déjà tourné en 2009, Atlantiques. Drame social ancré dans la banlieue de Dakar, qui se mue en film fantastique intégrant des morts-vivants, et qui suit avant tout l’émancipation d’Ada, jeune femme amoureuse et déterminée.


Le film se déroule dans la banlieue de Dakar, des jeunes ouvriers précaires construisent une tour mais essuient les impayés de leur employeur. Parmi eux Souleiman, petit ami d’Ada, elle-même promise à un riche homme d’affaires nommé Omar. Leur mariage est prévu dans 10 jours, mais Ada n’aime pas Omar. Dilemme classique auquel s’ajoute le contexte de la précarité sociale des habitants. Un jour, la bande d’ouvriers, las, sans espoir, se jettent à la mer en pirogue, en espérant trouver une vie meilleure de l’autre côté de l’océan. Suite à cela, de mystérieux feux prennent dans la ville, et des rumeurs circulent selon lesquelles certains auraient revu Souleiman. Ada part à la recherche de l’homme dont elle est amoureuse, déterminée et revêche. Tout à la fois film fantastique et récit initiatique, on suit l’évolution d’Ada : à l’aune de sa vie d’adulte, indécise elle se soumettait à un mariage forcé, mais en partant à la recherche de l’homme qu’elle aime, elle prend une route rocailleuse et devient femme.


La musique originale de Fatima Al Qadiri, compositirice et plastisticienne koweitienne, née à Dakar, donne volontairement au film une charge surnaturelle très importante. « Pour moi la musique du film allait devoir prendre en charge toute la dimension invisible du film. Tout ce qui est là mais qu’on ne voit pas, qu’on ne peut pas filmer. Le monde des esprits. ». explique la réalisatrice (source : dossier de presse). Le film porte en lui des codes fantastiques, néanmoins le contexte est très réaliste. La bande originale souligne donc cette dimension fantastique, accentuant le mystère et participant à la montée en puissance d’une force surhumaine, d’un soulèvement. Les sonorités, comme une sorte de puzzle culturel, mélangent éléments électroniques, chants traditionnels et rythmes hip hop. On retient également de cette bande originale une certaine mélancolie, une langueur, associée à des images de la mer, qui donnent le sentiment de quelque chose de perdu à jamais.



Film fantastique, drame socio-politique dénonçant des injustices sociales désastreuses, et portrait de l’affirmation d’une jeune femme ; Atlantique estompe les barrières des genres, c’est là toute son innovation. Les codes fantastiques sont ici mis au service d’une indignation. On ne peut s’empêcher de penser au maître actuel du genre « film d’horreur social » : Jordan Peele (Us, Get Out). Comme Mati Diop, il n’hésite pas à utiliser les codes bien connus de l'horreur et du fantastique, en leur donnant une force allégorique pour dénoncer des réalités sociales actuelles.


Atlantique de Mati Diop sorti en salles en 2019, est disponible en VOD sur MyCanal.

La bande originale du film composée par Fatima Al Qadiri est disponible sur les plateformes de streaming.



Par Emma de Bouchony


#2 - Jackie de Pablo Larraín - B.O de Mica Levi


Jackie © BAC Films

Sujet assez académique que celui de s’intéresser à Jackie Kennedy pour Pablo Larraín, surtout en comparaison avec son dernier film sur fond de reggaeton, Ema sorti en septembre dernier (dont on vous avait parlé dans le Best of B.O de la rentrée 2020). De ce réalisateur, on retrouve l’amour du portrait, que ce soit dans Neruda ou Ema. Spectateurs, on est face aux abîmes psychologiques de chaque personnage, qu’il soit fictionnel ou historique. Et c’est avec la même attention que Larraín dresse le portrait de Jackie. Magnifique film d’1h30, à un moment charnière de sa vie puisqu’il s’agit des jours qui suivent l’assassinat de son mari le président Kennedy.


Tout en finesse, on découvre une femme brisée par un évènement évidemment traumatisant, et facteur d’un changement radical en elle. Le réalisateur ne s’intéresse finalement que très peu à l’assassinat en lui-même, ou à la tribu Kennedy, comme a pu le faire d’autres films. Son attention est fixée sur Jackie, incarnée par Natalie Portman. Douce avec son mari et devant les caméras, mais au fond pleine de doutes et si peu sûre d’elle face au monde hostile qui l’attend dehors, que ce soit avant ou après la mort de son mari. Progressivement, on assiste à l’évolution de son personnage, et surtout à son affirmation, bien décidée à rendre hommage à son mari comme elle l’entend et à le faire entrer dans l’histoire. Le film séduit par la sobriété inhabituelle avec laquelle est traitée un évènement aussi historique. Larraín s’intéresse à percer à jour l’intimité de Jackie après ce drame, et ne prétend pas peindre une fresque de cet évènement. Sans en utiliser, il semble incruster des images d’archives en reconstituant des scènes d’époque et en les montant comme telles ; brouillant ainsi les frontières entre le traitement psychologique qu’il fait du personnage de Jackie dans le film et la réalité historique.


La bande originale est totalement cohérente avec cette grande sobriété. Travail de la compositrice et chanteuse expérimentale anglaise Mica Levi (présente dans le Best of B.O février 2021, avec le film Monos - et qui a récemment sorti son dernier album Blue Alibi début 2021), une musique tout en finesse. Que ce soit le thème principal, également musique d’intro, sur laquelle on découvre le visage vide de Jackie : deux lignes graves avec des sonorités à corde auxquelles s’ajoutent une flûte. Cette dualité instrumentale (cordes/vent), à laquelle s'ajoute à certains moments des percussions cérémoniales, structure la B.O sur tout le film. Comme si les cordes représentaient l’horreur que Jackie vit, que la flûte vient nuancer en apportant l’espoir de la reconstruction. Le titre « The End » marque très justement la fin du film et une nouvelle ère pour Jackie et souligne sa prise d’assurance, en échange de la naïveté de jeune épouse qui la quitte.



Jackie propose librement le portrait psychologique d’une femme qui demeure secrète, dont la part d’ombre ne sera jamais totalement élucidée. Pablo Larraín profite justement du mystère qui l’entoure, pour y apporter son explication très subjective et rendre hommage à cette femme insondable, en lui apportant un visage plus humain.


Jackie de Pablo Larraín sorti en salles en 2016, est disponible gratuitement en replay sur arte jusqu'au 30 avril 2021.

La bande originale du film composée par Mica Levi est disponible sur les plateformes de streaming.



Par Emma de Bouchony


#3 - Jobe'z World de Michael M. Bilandic - B.O de Paul Grimstad

Jobe's World © Jobewerkz

Dans notre Best Of des B.O de Novembre 2020, nous vous parlions de l’univers sombre, solitaire et sans gloire des films des frères Safdie. Avec Jobe’z World, sorti en 2019 et réalisé par Michael M. Bilandic, on retrouve cette atmosphère New Yorkaise oppressante et ultracapitaliste dans un film qui illustre ce même individualisme sans le faste d’une grande production et de moyens conséquents.


Nous suivons Jobe, un homme sillonant la ville à rollers pour livrer des pillules d'ecstasy. Loin de l'idée recue du dealer sombre et expéditif, notre protagoniste (interprété par Jason Grisell) est employé par une entreprise à l'allure corporate et branchée. Au bureau, on mange du pad thai et on boit de l'eau de coco entre deux livraisons. Jobe est le salarié d'un univers de la nuit vraisemblablement très similaire à celui se déroulant pendant la journée. On découvre ses clients et les relations qu'il entretient avec chacun d'eux. Entre un pêcheur voulant devenir star du stand-up et un vétéran cinéphile atteint de troubles post-traumatiques, tous sont loufoques et hors du commun sans pour autant entrer dans de quelconques clichés. C'est lorsque Jobe est appelé pour une livraison spéciale à destination de Royce David Leslie, son acteur préféré, que sa nuit va prendre un tournant comiquement catastrophique.


Jobe's World © Jobewerkz

Avec une équipe composée d'artistes de renom dans la scène indépendante du cinéma New Yorkais, Bilandic fait appel à Paul Grimstad pour composer la musique du film. Le compositeur, ayant justement travaillé avec les frères Safdie sur la bande originale de plusieurs de leurs film, dont Heaven Knows What (2014) et le court métrage John's Gone (2010), signe un véritable opus électronique dissonant et atmosphérique se mêlant au psychédélisme injecté par l'aura du scénario. En synthétisant des bruits et sonorités propres aux nuits urbaines américaines tels que les sirènes de police incessantes, Grimstad s'accorde avec le récit pour créer une expérience auditive nocturne et onirique augmentée par les pensées de Jobe narrées en voix off et un mixage inégal. La musique se fond à l'image poétiquement chaotique de Sean Price Williams avec ses contrastes poussés et sa lumière vacillante. Le directeur de la photo lui aussi connu pour son travail sur Good Time des frères Safdie manipule l'éclairage de façon à faire douter le spectateur sur la réalité des évènements et des lieux, brouillant la limite entre le fantastique et le concret.


Tourné avec un budget très restreint, Jobe'z World fait beaucoup avec très peu. Entièrement assumées, les contraintes budgétaires deviennent des atouts pour le film. Des scènes comprenant des effets spéciaux dignes de vidéos Youtube conçues avec Windows Movie Maker dépassent le stade du risible et deviennent leurs propres qualités grâce à la créativité de leur réalisation et à la force des personnages. Sans doute la plus grande réussite du film, le jeu d'acteur est superbement précis et fin sans jamais tomber dans l'exagération. Grotesque et lo-fi, Jobe'z World réussit sublimement du haut de ses 67 minutes à allier un scénario intéressant à des choix stylistiques osés et originaux.


Jobe'z World de Michael M. Bilandic est disponible sur Mubi.


Par Dimitri Sinitzki