BEST OF B.O #5 - Février 2021

Chez Tourtoisie, on aime autant danser dans les salles de concert que s’asseoir au fond d’un siège moelleux devant un écran géant. En prêtant toujours une oreille attentive au contenu audio des films, une fière équipe de frondeurs est heureuse de vous présenter B.O.BINES, la branche cinématographique de Tourtoisie. En cette période de couvre-feu et de fermeture des cinémas, on vous a concocté une sélection des films qui ont marqué notre mois de Février et disponibles sur les plateformes de streaming. Alors un peu à la ramasse sur les B.O qui ont marqué ce mois-ci ? B.O.BINES te prend la main et t'invite à plonger au coeur de ce qui a fait l'actualité ciné-musique de ces derniers temps à travers notre BEST OF des B.O du mois.

#1 - Monos de Alejandro Landes - B.O de Mica Levi

© Monos / DCM

Mica Levi, compositrice anglaise, déjà remarquée pour les bandes originales de Jackie de Pablo Larrain et de Under the Skin de Jonathan Glazer, compose pour le long-métrage Monos une bande son des plus effrayantes et planantes. Réalisé par Alejandro Landes, Monos est sorti en France en Mars 2020. Il a reçu le prix spécial du jury du meilleur film dramatique à l’étranger au festival du film de Sundance de 2019.


De l’autre côté de l’Atlantique, au milieu de la forêt dense et luxuriante, vit une drôle de communauté d’adolescents, armés et esseulés. Ce groupe de jeunes guérilleros a la responsabilité de garder prisonnière une otage américaine, surnommée “Doctora”.


Une trame sonore remarquable, tranchante : Mica Levi - aussi surnommée Micachu - propose une composition à base de timbres électro et acoustiques, une mélodie sifflée constitutive du thème principal. On ressent le goût de la compositrice pour les glissandos, utilisés dans plusieurs titres. Aussi, le silence trouve toute sa place dans ces morceaux - morceaux assez déconstruits - qui perdent le spectateur dans la narration tout en captant son attention.


Bande Annonce (source : Youtube)


La BO est très minimaliste : elle souligne l’étrangeté et renforce le malaise du spectateur face au film, comme coincé entre déroute et fascination. La danse est également présente dans ce film. Mais il est étonnant de noter que les jeunes dansent et festoient sans musique, tel un rituel primaire. De même, l’otage se met curieusement à danser dans l’endroit insalubre qui lui sert de cachot. Cette scène crée alors un réel décalage entre la légèreté de la danse et la gravité de la situation, qui surprend par son efficacité. Mica Levi, une des compositrices les plus influentes actuellement à Hollywood, met en exergue le passage de l’enfance à l’âge adulte. Coexistent alors violence et découverte de la sexualité de façon tout à fait inédite. Ces jeunes guérilleros sont amenés à survivre par eux-mêmes, à se constituer en micro-société, malgré les rivalités et les désaccords. En dépit d’une hiérarchie forte et d’un leader des plus oppressants, ce groupe reste très désorganisé et le sens de leurs actes évolue au cours du film.


Sans indications spatio-temporelles et sans référence à des éléments historiques précis, on comprend très rapidement les enjeux sous-jacents du film. Même lors des plus douces séquences, l'atmosphère est pesante et l’angoisse omniprésente. Monos est une expérimentation sonore et visuelle : à la fois pour les guérilleros et pour les spectateurs. Le magnifique morceau “Solo” envoûte et sacralise presque leur mission.


© Monos / DCM

Dans un entretien avec Libération, la compositrice se livrait : “C’est une fois amassés les matériaux que je ressens s’ils «appartiennent» au film et que je décide de les utiliser pour me guider sur la manière de les intégrer à la bande originale. Mon objectif est toujours de chercher des choses dont je ressens qu’elles appartiennent vraiment au film.” Sa démarche de travail est très intéressante : elle part de l’atmosphère sonore du film et des ressources utilisées pour créer par la suite son thème. Du métal, du verre, du bois, de l’organique, du plastique rencontrent un effet riser - très utilisé dans les sons électro commerciaux- qui sublime les sonorités végétales et somatiques. Le titre “Honguitos” rappelle les bruits de la forêt et constitue une langue inventée par cette tribu tandis que “El Regreso De Patagrande” fait écho à des sonorités indus et minimales.


Monos de Alejandro Landes est disponible sur UniversCiné et la B.O. sur les plateformes de streaming.


Par Adèle Hurier





#2 - Soul Kids – A Memphis Beat de Hugo Sobelman

© Soul Kids / GoGoGo Films

Bienvenue à Memphis, berceau du blues et de la soul, qui a hébergé Elvis une grande partie de sa vie. Mais qu’est devenue cette petite ville de l’Etat du Tenesse et qu’en est-il de son patrimoine musical aujourd’hui ? C’est ce à quoi le réalisateur français Hugo Sobelman s'intéresse avec le documentaire Soul Kids – A Memphis Beat, sélectioné parmi les 15 films en compétition au Festival international des films sur la musique FAME, qui se tenait la semaine dernière (et jusqu'à demain 25 février) et dont B.O.BINES vous avait parlé (retrouvez l'article ici). Et immense succès pour ce très beau documentaire de 1h15 qui a gagné le grand prix du jury et la mention du jury étudiant.


Rendez-vous à La Stax Music Academy. Cette école découle du label mythique du même nom, qui dans les années soixante a produit des noms immenses de la soul : Isaac Hayes, Wilson Pickett, Otis Redding, Sam & Dave … et propose aujourd’hui un enseignement complet et gratuit qui donnent les clefs à des jeunes du coin pour se dépasser, s’affirmer et développer leurs talents. Après l’école, des dizaines d’élèves de tous âges s’y retrouvent donc pour s’entrainer : chants, danses, instruments. Ces jeunes font en majorité partie de communauté afro-américaine, et des quartiers populaires de Memphis. Ils sont confrontés depuis leur jeunesse à un racisme sociétal qui les empêche de voir grand. Cette école et leurs enseignants mettent donc un point d’honneur à ce qu’ils s’autorisent à avoir des ambitions en les sensibilisant à l’histoire de la communauté afro-américaine qui a cimenté ce lieu et forgé le patrimoine musical des Etats-Unis. Un lieu qui devient à la fois une échappatoire bienveillant où chaque élève mesure sa force, son talent, et évolue en groupe, tout en étant l'endroit de la réflexion autour du racisme latent dans un système américain qui les soumet à un plafond de verre.


© Soul Kids / GoGoGo Films

Bien que ce documentaire ne soit finalement pas centré sur la musique, puisque ce sont les élèves les sujets principaux, on mesure en tant que spectateur toute la puissance et la beauté de la musique soul. Historiquement chantée par la communauté afro-américaine, c'est un symbole de lutte et de rassemblement communautaire depuis l’époque de l’apartheid. Et il est difficile de ne pas s’émouvoir par les performances des élèves à travers leur magnifique voix, encore peu assurées pour certains, reprendre des tubes de la soul comme "I’m Just a Kind of Fool" d’Eddie Floyd, "Long Way to DC" des Staple Singers ... Ou lorsque le groupe chante a capella et transmet alors une sensation de renouveau et de force paisible, comme s’ils se réappropriaient une histoire qui est la leur. Les dernières scènes montrent une jam entre les étudiants qui écrivent une chanson de A à Z pour leurs cours. Cette scène est exaltante par l’énergie qui se dégage du processus créatif de groupe, et de la joie de chacun d’apporter sa pierre à ce petit chantier.


La force de Sobelman c’est d’avoir su capter la profondeur de chaque élève en mettant en avant toute la maturité de leurs discussions, leurs doutes et leurs ambitions respectives. Que ce soit en filmant le groupe d’élèves qui interragissent ou lorsqu’il fait des focus sur chacun, le manière dont il filme laisse toute la place au sujet et donne le sentiment d'assister à l’évolution de chaque jeune, touchante de naturel et de douceur.


Soul Kids – A Memphis Beat de Hugo Sobelman est disponible jusqu'au 25 février 2021 sur la plateforme Mk2 Curiosity dans le cadre du Festial FAME édition 2021.


Par Emma de Bouchony



#3 - The Map Of Tiny Perfect Things de Ian Samuels - B.O de Tom Bromley

© The Map Of Tiny Perfect Things / Amazon Studios

Cela fait bientôt un an que nous sommes confrontés à des périodes successives d’isolation. Qu’ils soient forcés ou volontaires, ces moments sont pour beaucoup une opportunité de penser, de réfléchir aux choses en prenant le temps, de ralentir. Alors que notre vie telle que nous la connaissions semble à l’arrêt, il nous a fallu nous rattacher à l’essentiel. Bien que détaché de la thématique de la crise sanitaire, c’est dans cet esprit de réflexion que l'on peut interpréter le récit de The Map Of Tiny Perfect Things, sorti directement sur Amazon Prime Video le 12 février 2021.


Dans son deuxième film, le réalisateur américain Ian Samuels met en scène l’histoire de deux adolescents, Mark et Margaret, que tout semble éloigner avant qu’ils ne se rencontrent en découvrant qu’ils sont atteints par la même condition. Tous les deux coincés dans une boucle temporelle, ils sont forcés de revivre la même journée perpétuellement. On pense à Un jour sans fin ou Edge of Tomorrow, tous deux directement cités dans le film. Tout dans leurs vies se répète à l’identique au point de savoir exactement ce qui se passe autour d’eux à tout moment. Adaptés d’une nouvelle de l’écrivain Ted Grossman, les deux personnages principaux du film devenus malgré eux très observateurs partent alors à la recherche des « moments parfaits »; ces petits instants où tout semble parfaitement aligné, où l'on se dit être au bon endroit au bon moment. Du rapace parvenant à attraper un poisson en plein vol à la jeune fille réussissant un périlleux saut en skateboard, il s'agit là des choses qui se passent tout autour de nous sans que nous ne les remarquions, souvent par manque de temps, ou par inattention.


© The Map Of Tiny Perfect Things / Amazon Studios

La musique de Tom Bromley vient augmenter la candeur du scénario avec son style pop/rock indé, entre nostalgie et innocence. Elle parvient de façon subtile à illustrer la jeunesse des protagonistes et rappelle au spectateur une curiosité et une envie de découverte propres à la l'adolescence. Très discrète, la bande originale du collaborateur de Perfume Genius se mêle parfaitement aux différentes chansons utilisées dans le film, toutes finement choisies. En effet, la supervision musicale de The Map of Tiny Perfect Things est une pépite de pop et de rock indé aux ambiances juvéniles, du phénomène TikTok Backyard Boy de Claire Rosinkrantz au capricieux poppunk de Fontaines D.C. avec Liberty Belle. On retrouve notamment Losing My Grip de Junior Mesa, sublimé et étendu par Tom Bromley qui s'inspire de la tonalité et de l'instrumentation du morceau pour créer une musique originale cohérente avec le déroulement du film. Parmi les autres titres de la bande son, on remarque des hymnes comme Remember When du groupe Wallows ou If You Think This Is Real Life de Blossoms mais aussi de belles découvertes electro pop comme Frame Of Reference de Drug Store Romeos ou 1992 de Bruises.


Plus touchant qu'il n'est original , c'est par la simplicité de son scénario et la beauté du lien entre les deux personnages que le film se démarque. L'oeuvre est augmentée par la musique de Tom Bromley et un méticuleux choix de morceaux synchronisés créeant une atmosphère fluide et douce qui offre un véritable moment de réflexion tout en adhérant à tous les codes du film d'adolescent feel-good.


The Map Of Tiny Perfect Things de Ian Samuels est disponible sur Amazon Prime Video. Une playlist des morceaux de la bande son du film est disponible sur Spotify.


Par Dimitri Sinitzki