B.O.BINES#15 : Rencontre avec Justine Lévêque, directrice artistique du Champs-Elysées Film Festival

Chez Tourtoisie, on aime autant danser dans les salles de concert que s’asseoir au fond d’un siège moelleux devant un écran géant. En prêtant toujours une oreille attentive au contenu audio des films, une fière équipe de frondeurs est heureuse de vous présenter B.O.BINES, la branche cinématographique de Tourtoisie. Cinéma indépendant, bandes originales renversantes, compositeurs émergents, festivals dynamisants… C’est avec grand plaisir que chaque mois, nous vous partageons nos coups de cœurs musicaux du grand ... et du petit écran (confinement et couvre-feu obligent, et oui !). Cette semaine, on a rencontré Justine Lévêque pour connaitre davantage le Champs-Elysées Film Festival.


Champs-Elysées Film Festival 2021 © site officiel

Le Champs-Elysées film Festival revient cette année pour une 10ème édition anniversaire. Et cette année - roulement de tambours - l'édition se tiendra en physique ! Et oui, quitte à la décaler de quelques semaines : du 14 au 21 septembre 2021. Alors à tous.tes les cinéastes de courts ou longs métrages indépendants français et américains, pas de temps à perdre, l'appel à films est lancé, et ce jusqu'au 11 juin 2021 ! Et pour l’occasion, B.O.BINES a eu la chance de rencontrer Justine Lévêque, directrice artistique du festival depuis 2015. On a discuté avec elle de l’édition 2021, encore en préparation, des objectifs du festival et de son lien très ancré avec la création musicale.


Bonjour Justine, merci beaucoup de nous recevoir. Pourriez-vous commencer par présenter votre rôle au sein du Champs-Elysées Film Festival ?


Bonjour et merci beaucoup ! Alors, en quelques mots, mon métier de Directrice Artistique englobe un large spectre de missions. De la composition des jurys à la sélection des films, du choix des invités d’honneur à la programmation musicale, des Ressources Humaines à l’administratif et la comptabilité, des partenariats au US Tour à l’automne qui s’étoffe davantage chaque année… !


Pourriez-vous nous présenter en quelques mots le Champs-Elysées Film Festival : ses spécificités, ses valeurs et la volonté profonde à l’origine de sa création ?


Le Champs Elysées Film Festival a été créé en 2012 par Sophie Dulac – personnalité importante du cinéma français également productrice distributrice et exploitante – en partant de différents constats et postulats et porté par l’amour du cinéma indépendant américain. Et si nous imaginions un grand festival de cinéma à Paris, sur la plus belle avenue du monde ? Et c’était parti. C’est aussi un endroit qui est resté tant emblématique que mythique à l’international mais délaissé, d’une certaine manière, par les parisiens. Il y avait donc, en parallèle, une volonté de redorer son image de marque, d’y ramener les parisiens et la jeunesse, tout autant qu’une culture plus alternative et indépendante. En quelques mots, le Champs-Elysées Film Festival est un festival de cinéma indépendant Français et Américain, une plateforme de rencontre de la jeune création, tant française qu’américaine, où se rencontrent le cinéma et la musique, où communiquent, le temps d’une semaine, des artistes dessinant une certaine cartographie de leur pays et de leur époque, qui nous font rêver, réfléchir et nous donnent aussi à voir le monde autrement, souvent avec force et courage.


Bande annonce Champs-Elysées Film Festival - édition 2020 online.


Vous mettez en effet en avant le cinéma indépendant américain et français à travers votre festival. Quels sont les liens qui existent entre ces deux grandes industries cinématographiques ?


Les liens entre le cinéma français et le cinéma américain sont multiples. En ce qui nous concerne, il y avait dès le départ une volonté de mettre en lumière le pont qui existe entre ces deux pays, de souligner la façon dont ils s’influencent, s’observent, s’opposent et se complètent depuis la naissance même du cinéma. De nombreux réalisateur.trice.s français.e.s sont en effet fasciné.e.s tant par la lumière californienne, que par les déserts texans ou les buildings New Yorkais. Tout comme de nombreux talents américains voit le cinéma français et Paris comme une référence absolue ! C’est assez beau à observer. Aussi, il s’agit des deux nationalités les plus populaires en France et des films qui font le plus d’entrées. Naturellement, tout en mettant en exergue ces liens indéfectibles, nous souhaitions montrer un autre cinéma et voir ces deux pays autrement : par le prisme de la jeune création. Nous sélectionnons des films audacieux, originaux, authentiques, sincères, qui parlent de liberté, d’émancipation et d’amour. Nous remarquons d’ailleurs chaque année de grandes similitudes dans les questions et revendications qui traversent ces deux pays, une superbe réciprocité par moment dans les sujets abordés.


Quels auteurs, films, thématiques souhaitez-vous mettre en avant à travers ce festival ?


Il n’y a pas vraiment de thématique… la thématique c’est vraiment le cinéma indépendant et d’être cette fameuse plateforme de la jeune création. Je dirais plutôt que les thématiques fluctuent d’une année à l’autre, et c’est ça qui est aussi fascinant avec le cinéma indépendant. Chaque année il y a nécessairement des tendances qui se dégagent, correspondant aux 12-18 derniers mois et qui insufflent au festival une certaine énergie. Nous nous laissons aussi - et volontairement - surprendre par la création !

Aussi, nous faisons un important travail de veille et choisissons peu de films en compétition, la plupart n’ont d’ailleurs pas de distributeurs, afin de les accompagner et de leur réserver une place conséquente dans notre grille de programmation. En résumé, je pense que rage de vivre et résistance pourraient être une description du cinéma indépendant, celui que nous défendons, tous genres confondus au sein des sélections, avec pour mots d’ordre authenticité et liberté.


Votre festival peut-il servir à accompagner ce cinéma indépendant américain qui ne trouve pas cet accompagnement aux Etats-Unis ?


Les territoires et les industries sont différents, bien qu’il y ait des complémentarités et des liens, mais il y a bien entendu une volonté de notre part d’accompagner sur le territoire français les films en compétition qui n’ont pas encore de distributeurs. Chaque année, suite à leur présentation sur le festival, plusieurs longs-métrages sont achetés par des distributeurs et sortent en salle l’année suivante. En 2020, 17 Blocks de Davy Rothbart, puissant documentaire américain, a remporté le prix du jury de l’aide à la distribution, le prix de la critique et le prix du public et Le Kiosque de Alexandra Pianelli a reçu le prix du jury de l’aide à la distribution, ont tous deux étés achetés par des distributeurs français. C’était presque inattendu vu le contexte de crise sanitaire mondiale et sachant que le festival avait eu lieu online. Mais quelles merveilleuses nouvelles ! Ils devraient sortir sur les écrans français en 2021, croisons les doigts !


Depuis l’année dernière notamment, votre festival s’attache à mettre en avant des œuvres cinématographiques très musicales, soulignant le lien très fort qui existe entre musique et cinéma. Pourquoi ce choix ?


La programmation musicale a vu le jour en 2017 et met depuis à l’honneur la nouvelle scène indépendante française. C’est à la fois né d’une passion, pour ma part, pour la musique et d’une volonté de développer tant l’évènementiel que la mise en avant de nouveaux artistes. De plus, musique et cinéma se veulent indissociables depuis toujours, le cinéma était d’ailleurs musical avant même d’être parlant. C’est apparu, au final, comme une évidence.

Pour parler du choix des artistes à proprement parler, l’idée était d’envisager une sélection musicale à l’image du travail opéré dans le cadre de compétitions. Aussi, dans le cadre de ma direction artistique, j’ai toujours pour volonté de rendre homogène ce lien entre musique et cinéma. Chaque année, nous invitons donc des personnalités liées à la musique dans nos jurys. En 2019 c’est Jeanne Added qui nous a fait l’honneur d’accepter cette invitation. En 2020, Etienne Jaumet et Barbara Carlotti nous ont rejoint pour le jury court métrage. Et un lien en amenant toujours un autre… le court métrage Quatorze ans de Barbara Carlotti – comédie musicale solaire - a été programmé dans le cadre de notre cette nouvelle section « POP ! Musique & Cinéma ».

Nous sommes et restons un festival de cinéma dans lequel la musique tient une place importante tant sur le plan de la recherche autour de la création que d’un point de vue purement évènementiel. Après tout, faire la fête est aussi l’un des objectifs d’un festival : célébrer la création ! Et j’espère de tout cœur que nous pourrons parvenir à le faire de nouveau en 2021 !


Concernant cette section « musique et cinéma », pourquoi réserver particulièrement cette section au court ?


L’année dernière, le point de départ s’est avéré être un coup de cœur pour Quatorze ans. Et nous avons imaginé un voyage musical à partir de ce dernier. Etant une édition online, il était sans doute plus aisé d’envisager une sélection de courts métrages. Mais je n’aime pas l’idée de nous limiter et de fermer des portes à des endroits où tout reste pourtant possible ! Il y a d’ailleurs déjà des longs métrages qui pourraient être envisagés pour cette nouvelle édition. D’autres surprises sont en préparation pour cette nouvelle section qui déploiera ses ailes d’années en années !


Pensez-vous que la comédie musicale est en train de se réinventer ? Je pense notamment au court métrage mis en avant l’année dernière de Barbara Carlotti 14 ans.


Comme je vous le disais, nous avons eu un coup de cœur évident et immédiat pour Quatorze ans, ce qui a insufflé une certaine énergie au reste de la section. Ce qui m’a de suite fascinée, c’est qu’aux manettes du film, nous avons une artiste interprète, qui a tout imaginé, de la mélodie à la chorégraphie. Pour une fois c’est un peu l’inverse, de la chanson on passe à la réalisation.

Concernant la comédie musicale à proprement parler, je suis fan depuis l’enfance. J’ai grandi avec les films de Jacques Demy et les comédies musicales américaines (Un Américain à Paris, Brigadoon, Le Magicien d’Oz ...) J’ai toujours été portée par cette relation entre musique au cinéma qui me donne une énergie dingue, et je suis loin d’être la seule. Ce sont aussi des films pansements, qui font du bien, qui amènent la magie dans le quotidien, pouvoir imaginer de danser en buvant un verre de lait en chantant l’instant, c’est juste génial et nous en avons besoin. Quand je vois le nombre de films autour de la pandémie et de l’enfermement qui arrivent…. Vu le contexte, j’ai plutôt envie qu’on me fasse rêver, qu’on me fasse danser ! Et c’est vrai qu’une bonne comédie musicale, mais quel bonheur ! Ce n’est pas sans raison que La La Land ait eu un tel succès. Ce qu’a su faire Damien Chazelles, c’est incroyable. Il a réactivé d’une certaine façon la machine à rêver qu’est Hollywood avec pour personnages principaux des jeunes artistes qui galèrent, des rêveurs qui veulent réussir. C’est magnifique !


Bande annonce du court métrage 14 ans de Barbara Carlotti


Vous tenez ainsi à mettre en avant le format du court métrage, comme c’est le cas de 14 ans. Qu’apporte ce format par rapport au long métrage ?


Le court métrage a toujours été présent et présenté dans les festivals, c’est un format qui permet notamment une zone de liberté très forte. La plupart des grands auteurs ont d’ailleurs souvent commencé par un court métrage, c’est un format d’expression et de création qui permet de faire ses premières armes. Il faut aussi le voir comme un exercice délicat et compliqué. Parvenir à synthétiser une idée, une pensée, une histoire à un certain nombre de minutes, n’est vraiment pas chose aisée.

Un court métrage peut ensuite donner lieu à un long métrage, c’est le cas des Misérables de Ladj Ly ou de Jusqu’à la garde de Xavier Legrand. Il nous semble donc essentiel d’avoir des sections dédiées au court métrage, notamment pour mettre en lumière de nouveaux talents qui pour la plupart passent par le court métrage. Et si nous pouvons suivre nos réalisateur.trice.s d’une compétition court métrage à une compétition long-métrage, c’est juste idéal.


On voit aujourd’hui un intérêt très fort pour la musique originale électronique, qui depuis des décennies a le vent en poupe, mais apparait actuellement comme un phénomène extrêmement récurrent. Qu’en pensez-vous ?


L’attrait pour la musique électronique n’est pas récent mais il est bien emblématique de l’époque. Nous sommes face à une vraie démocratisation de l’accès à certains outils de création et tous les logiciels créés ces dernières décennies en font partie. Il y a des possibilités créatrices extrêmement puissantes et variées, tout peut être envisagé. Cela n’est vraiment pas récent mais il y a un vrai phénomène de mode, on le constate chaque année dans les projets que nous recevons, c’est extrêmement présent. C’est en quelque sorte une musique en lien avec notre époque : rapidité, immédiateté, économies, DIY. Aujourd’hui, nous pouvons sans doute plus facilement apprendre seul la musique électronique que de pouvoir maitriser un instrument.

Nous n’avons d’ailleurs pas encore suffisamment de recul par rapport au confinement, nous allons voir ce qu’il en est de la nouvelle création. Je pense que de belles surprises vont nous arriver, et beaucoup d’artistes ont dû créer dans des conditions « précaires » et se réinventer cette année n’ayant pour certain.e.s ni leur musicien.nes, ni leur matériel de création à domicile. Gardons un œil sur les futures créations !


Pour finir, pourriez-vous nous dire quelques mots sur l’édition 2021, 10ème anniversaire du festival, quels en seront les grands axes ?


Nous avons fait le choix de décaler exceptionnellement cette édition du 14 au 21 septembre, pour envisager que cette édition ait lieu physiquement et nous imaginions déjà une édition hybride. Il est absolument nécessaire d’imaginer célébrer à nouveau le cinéma et la culture. Septembre à Paris, le retour des congés d’été, ce sera l’été indien, imaginer un évènement festif, solaire, lumineux, jovial, estival ; c’est tout ce que je souhaite. Septembre est encore loin et j’espère que les choses s’amélioreront dans les prochains mois. Je ne sais pas vous mais j’ai besoin, plus que jamais, de rêver alors nous ferons notre maximum pour rendre ce rêve possible et cette édition magique et lumineuse !


La 10ème édition du Champs-Elysées Film Festival se tiendra du 14 au 21 septembre 2021, en physique, si les conditions sanitaires le permettent.


Dans le cadre du festival, un appel à films (courts ou longs métrages indépendants français et américains) est lancé, jusqu'au 11 Juin 2021.


Propos recueillis par Emma de Bouchony