B.O.BINES #10 : Farewell Amor, je danse donc je suis

Dernière mise à jour : janv. 23

Chez Tourtoisie, on aime autant danser dans les salles de concert que s’asseoir au fond d’un siège moelleux devant un écran géant. En prêtant toujours une oreille attentive au contenu audio des films, une fière équipe de frondeurs est heureuse de vous présenter B.O.BINES, la branche cinématographique de Tourtoisie. Cinéma indépendant, bandes originales renversantes, compositeurs émergents… C’est avec grand plaisir que chaque mois, nous vous partageons nos coups de cœurs musicaux du grand ... et du petit écran (confinement oblige, et oui !). En cette période de fermeture des cinémas, nous partons à la conquête des plateformes de VOD pour vous dénicher les pépites qui s'y cachent.


Farewell Amor © IFC Films

Il s’en passe des choses en dix-sept ans. C’est le temps qui a séparé Walter de sa femme Esther et de sa fille Sylvia. A la fin de la guerre civile angolaise, il part pour New York afin de tenter de batir une meilleure vie pour sa famille, mais se heurte rapidement à la dureté de la vie américaine en tant qu’immigrant africain. L’espoir de pouvoir un jour revoir Esther et Sylvia le guide. Lorsqu’elles parviennent enfin à le rejoindre aux Etats-Unis, les trois personnages réalisent peu à peu que le temps à laissé ses traces ; ils ne se connaissent plus.


Comme il l’explique à sa fille, dans un pays qui n’est pas le sien et dans lequel il a le sentiment de ne pas pouvoir être lui même, Walter danse pour ne pas se perdre. Car Farewell Amor, premier long métrage de la réalisatrice tanzanienne-américaine Ekwa Msangi est avant tout un film sur l’harmonie, intérieure et entre deux corps. Walter pratique le Kizomba, une danse angolaise sans pas définis qui exige des deux partenaires une confiance mutuelle et une synchronisation entre le meneur et le suiveur.


Cette danse de couple, sensuelle et rythmée dans le film, notamment par l’artiste angolais Eddy Tussa, est en opposition directe avec ce qu’il reste du lien entre Walter et Esther, abîmé par le temps. Par opposition, elle reflète la langueur qu'il ressent, cette notion de « saudade » si propre au monde lusophone qui exprime une forte nostalgie pour quelque chose ou quelqu’un, mélée à une incertitude de retrouver l’être perdu. Le couple ne danse plus comme autrefois. Physiquement et spirituellement, leur harmonie menace de s’éteindre.


Farewell Amor © IFC Films

Ce contraste est également illustré par la musique originale d’Ossei Essed, pour la plupart froide et planante pour ne pas dire angoissante. Toute en texture et électronique, elle creuse davatange l’écart entre le couple et communique la force destructrice du temps dès la première scène. Néamoins, un élément les unit toujours : leur fille Sylvia. Elle aussi cherche à s’exprimer par la danse et à affirmer son identité. Son émancipation est traduite par les rythmes tranchants de l'artiste angolaise Jessica Pitbull, sur lesquels Sylvia pratique le Kuduro. D’après la réalisatrice, cette danse énergique également originaire d'Angola émane d’une jeunesse frustrée par la situation économique de son pays et qui exprime une révolte qui n’aurait pas lieu d’être sous toute autre forme (Source : Mubi). Parmi les autres synchronisations, on retrouve la voix rauque de l’angolais Kuenda Bongo, lui-même exilé suite à la guerre d’indépendance de son pays et la douce rumba du congolais Tabu Ley Rochereau.


La musique de ce film, en plus de son rôle central dans le développement intérieur des personnages, témoigne de leur capacité à retrouver une harmonie commune. C'est aussi une véritable leçon sur des pratiques musicales africaines, et plus précisement angolaises, souvent stéréotypées.


Farewell Amor d’Ekwa Msangi est disponible sur Mubi. Les différents morceaux de musique présents dans le film ont été compilés dans cette playlist Spotify, créée par la réalisatrice.


Par Dimitri Sinitzki