Anna Majidson : « Les femmes peuvent geeker tout en étant des chanteuses de pop ».

Franco-américaine, en groupe puis en solo, version R&B ou pop : la chanteuse Anna Majidson est tout terrain. La langue commune à tous ses univers, c'est la musique. La covid l'a certes empêchée de venir célébrer sa sensibilité sur scène pour la première édition de notre Ballade Masquée #1bis, mais on a tout de même tenté de saisir ce qui animait cette autrice-compositrice-interprète aux multiples talents. Rencontre.

Anna Majidson © Julie Mitchell

Qu'est-ce que tu dirais à quelqu'un qui ne connaît pas ta musique et à qui tu souhaiterais expliquer ses spécificités ?


Je pense que ce qui m’importe le plus dans le fait d'écrire des chansons, c’est les histoires qu'elles racontent, que ça soit dans les sonorités ou dans les paroles d’ailleurs. Le style autour est presque circonstanciel, car j'aime bien expérimenter avec des styles différents. En anglais, il y a un genre qui s’appelle singer-songwriter (NDLR : auteur-compositeur-interprète). Ce sont surtout des femmes d’ailleurs, que l'on retrouve soit à la guitare, soit au piano, comme Carole King. J’ai l’impression de me retrouver pas mal dans ce genre-là, qui n'est pas trop catégorisant en termes de style. Avant tout, ce qui m’importe, c’est que ce soit écouté et écoutable, que ce soit « pop » au sens « populaire », for the people. L’univers que j’ai pris très longtemps à trouver en français, c’est un mélange de ce que j'apprécie dans les grands classiques de la variété française, dont les paroles m’ont toujours fascinée, même des vieux classiques comme Henri Salvador ou Gainsbourg, et de la culture dont j’ai hérité en habitant aux États-Unis et en ayant un père américain, où la rythmique est beaucoup plus lay back, très typique du R&B ou du jazz.


Tu es franco-américaine, et récemment tu t’es beaucoup plus affirmée avec la langue française. Qu’est-ce que cela change dans ta façon d’écrire ou même de composer ?


C’était un choix conscient car je me suis rendu compte que je voulais rester en France et habiter ici peut-être indéfiniment. Comme je voulais me rapprocher des gens ici, ça n'avait pas de sens de trop continuer en anglais. La barrière de la langue peut perdre beaucoup de gens en chemin. C’était aussi une manière pour moi d’aller plus loin dans mon travail, parce que j’ai fait de la musique en anglais pendant quinze ans, et d’un coup, j’ai recommencé dans une langue où j’avais beaucoup moins de repères. J’ai l’impression de recommencer à zéro. Du coup, même toi, musicienne ou pas, tu pourrais dire des trucs qui m’aideraient à écrire et à chanter en français vu que c’est quelque chose que je ne fais pas d’habitude. Même là, j’ai du mal à m’exprimer en français en parlant, donc c’est quand même un énorme challenge d'écrire des paroles.


Avant tout, ma musique, c’est des histoires.

Tu faisais auparavant partie du groupe Haute. Qu'est-ce que le retour à un projet solo te permet d'accomplir en plus ?


C’est un peu comme le dicton : « Quand on est seul, on va plus vite et quand on est deux, on va plus loin ». Quand tu es toute seule dans la voiture, tu décides où tu vas. Je dois prendre toutes les décisions seule et rapidement. Il faut mener la barque (rires). Ça me permet de me rencontrer plus profondément. Je suis obligée d’avoir des discussions importantes avec moi-même pour me rendre compte de ce qui serait vraiment authentique comme décision en termes de direction artistique. Dans Haute, s'il y avait un truc où je n'étais pas sûre ou bien si j’avais la flemme, c’était Romain (NDLR : Blasé) qui s’en chargeait. En solo, tu es obligée d’être face à toi-même, tout le temps, ce qui est épuisant mais aussi gratifiant.



Tu disais dans une interview que toi et Romain (Blasé) voyiez Haute comme une sorte de tremplin, et on peut dire que ça a été le cas. Qu’est-ce que ça t’a apporté en plus comme avantages, mais aussi difficultés, d’avoir ce groupe avant ?


Haute m’a apporté tellement de choses, parce que ça m’a donné l’opportunité de connaître les règles du jeu. L’industrie de la musique en France, c’est un peu comme La Bonne Paye : tu tombes sur une case, tu choisis et si tu fais le mauvais choix, tu retombes cinq cases en arrière. Haute m’a permis d’aller moyen loin dans le jeu de société, de rencontrer des personnes de confiance avec qui j’ai des liens encore aujourd’hui, ou au contraire d’avoir toute une blacklist de gens avec qui je n'ai pas envie de bosser. Donc, c’est quand même très enrichissant. On a tellement pris de mauvaises décisions au début, parce qu’on était très inexpérimentés, et pas forcément conseillés, donc on a signé des contrats qui n'étaient pas avantageux. Heureusement que j’ai encore le temps de recommencer à zéro. Mais quand tu es une femme dans l’industrie, que tu as plus de 30 ans, il y a des chefs de labels qui ne te reçoivent même pas dans leur bureau. Moi, j’ai encore une petite marge, mais pour les hommes, ce n’est pas pareil, donc c’est un peu bâtard. Mais maintenant j’ai l’expérience et je sais comment le jeu de société fonctionne. Parce que c’est ça le plus dur, c’est une industrie qui exploite les jeunes profils, t’es obligé de prendre cher. Et c’est rare d’être bien entouré dans ces moments-là.


Pour en revenir à ta musique actuelle, sur ton compte Instagram, tu as qualifié ton single « Natasha » comme une « nouvelle phase ». Qu’est-ce que tu as voulu montrer avec ce son ?


Je pense que je voulais marquer un nouveau chapitre. C’était un tournant pour dire : maintenant, c’est en français. Je trouve aussi que ce morceau-là est assez représentatif de mon nouveau style, parce qu’il a ce groove, cette batterie, et cette ligne de basse très importante qui fait tout le morceau. Mais il a aussi ce côté chanté en français, qui raconte une histoire. C’est un peu ce mélange-là que je vise : un groove américain avec une voix à la française, très délicate - un peu à la Joanna, Jäde, ou même Françoise Hardy ou Angèle.



Entre les rushs dévoilant ta famille dans le clip de « Natasha », le fait que tu définisses ta relation avec Romain (Blasé) comme une relation de « frères et sœurs »... J’ai un peu l’impression que pour toi la musique, c’est vraiment une histoire de famille ?


Oui, c’est carrément ça, dans le sens où les membres de ma famille sont musiciens. Et pas seulement mes parents mais aussi ma tante, mon oncle, ma grand-mère, mon grand-père... Il y a une longue lignée de musiciens. Je me connecte à travers ce prisme-là dans tout, c’est assez déterminant.


Tu as un style très évolutif, qui effleure un spectre large allant du R&B à la pop en passant par la folk. Quelles ont été tes plus grosses influences musicales, ou même humaines ?


Ma réponse la plus honnête, ce serait de parler des beatmakers qui m’ont entourée et qui m’ont appris à travailler les productions. D'abord, Romain de Haute, qui m'a appris plein de trucs, mais qui m’a aussi donné tous ses samples, qui sont des ressources en or dans la musique. Enfin, c’est fou de faire ça ! (rires) Pareil, un de mes premiers vrais mecs, quand j’étais à Montréal, était beatmaker, et c’est lui qui m’a poussé à chanter sur des instrumentales. Il m'a montré énormément de musiques qui se faisaient à l’époque. Moi, à la base, comme 80% des chanteuses, je suis juste une meuf à la Amy Winehouse ou à la Lauryn Hill : je voulais juste chanter et raconter des histoires. Mais ces rencontres-là m'ont permis de pousser le truc beaucoup plus loin.


Ma sensibilité, c'est aussi ce qui me permet de créer, donc j’ai envie de la célébrer.

Tu as publié beaucoup de « Annacapella », mais aussi des vidéos qui décomposent un peu ta manière de créer un son. Est-ce que c’est important pour toi de montrer ce processus de création musicale ?


Oui, c’est hyper important. Dans mon nouveau projet, j'ai voulu mettre l’accent sur le fait que les femmes peuvent geeker de fou, tout en étant des chanteuses de pop. On a tendance à mettre ça dans des catégories différentes. Je voulais déconstruire le cliché du producteur, du beatmaker, de l’ingé son, et montrer des exemples de femmes qui pouvaient faire les deux. Moi, j’adore le make-up, les extensions de cheveux, les ongles, et la mode, mais par contre tu me mets devant un ordi pendant douze heures, je suis trop contente. Et je trouve ça cool de représenter ça, voire même important.


Justement, actuellement tu travailles avec de nombreuses femmes, que ce soit dans le roman graphique « En deux mots » où tu mets en avant deux artistes pour lesquelles tu sembles avoir beaucoup de respect, ou le fait que tu assures la direction musicale de l’évènement Diva 2022. Quelle importance cela a pour toi de mettre en avant des jeunes créatrices ?


Ce ne sont pas forcément des choix conscients, c’est surtout que j'accorde beaucoup d'importance aux connections que j’ai avec les femmes créatrices. Elles m’inspirent et me ressourcent tellement que ça devient presque primordial. Il y a une certaine sensibilité et une expérience en commun : c'est un safe space.



Il y a une grande sensibilité qui émane de toi ; quand tu es sur scène, est-ce que montrer ce côté-là te vient spontanément, ou c’est un effort pour toi ?


En fait, c’est plutôt un effort de le cacher. Faisons notre coming-out : je suis de la team hypersensible (rires). Mais ma sensibilité, c'est aussi ce qui me permet de créer, donc j’ai envie de la célébrer. Et ça me prend beaucoup d’efforts de faire semblant d’être quelqu’un d’autre que moi-même. Toute ma vie on m’a tellement dit : « Anna t’es trop sensible, t’es trop chiante, arrête de te victimiser », surtout avec Haute, que maintenant que je suis en solo je dis : « Ok, fuck you ! Ouais je suis sensible ! ». Je peux un peu prendre ma revanche.


J'ai l'impression que pour toi, la musique, c’est comme une exploration d’un spectre de possibilités des expressions de cette sensibilité. Je ne sais pas si c’est comme ça que tu l’envisages...


C’est vrai. C’est un peu l’espace où je peux donner quartier libre à mon corps émotionnel et à ma sensibilité. Parce que c’est quand même un truc que je dois garder emprisonné ou dans un coin de ma tête pour pas être au bout de ma vie. Du coup, quand je suis devant un piano, je me dis : « Ok, vas-y, fais tes bails, fais-toi plaisir ». Donc, oui, c’est carrément un spectre d’exploration.


Selon toi, quel.le artiste mériterait plus de visibilité aujourd’hui ?


Je pense à un projet que j’ai écouté récemment, d'une fille qui s’appelle Olga Kiav grâce à laquelle je me suis pris une claque. Il y a aussi un autre mec que j’ai vu en concert de façon très random, c’était en sous-sol, et au milieu de tout ça, il y a Esspe qui a débarqué avec des chansons trop folles, des petites lunettes et un tee-shirt South Park, c'était trop mignon.




Propos recueillis par Anna Reiser.