99% : Narjes Bahhar, Responsable éditoriale chez Deezer

Sous le feu des projecteurs, devant une salle comble, les musiciens et musiciennes fascinent toujours, de l'Olympia à la Cigale. Il est facile d’oublier que derrières les artistes, se cache une équipe : les ingénieur.e.s, manageur.se.s, réalisateur.rice.s, attaché.e.s de presse ou encore stylistes, dont le travail est tout aussi important, bien que trop souvent dans l’ombre. Afin de mieux comprendre comment fonctionne l’industrie musicale, et pour rendre un certain hommage à ces nombreux.se.s professionnel.le.s, découvrez la rubrique 99%.



Face à la rappeuse Lala &ce, elle ne peut s’empêcher de parler en souriant. On la découvre calme et sereine, lunettes rondes sur le nez, en vrai professionnelle de l’interview. Difficile de l’imaginer, quelques années plus tôt, à l’autre bout de la planète, une, voire deux caméras sur l’épaule, au milieu d’un concert chaotique de hip-hop. Responsable éditoriale en charge du rap chez Deezer, animatrice du podcast Jour de Sortie : c’est à se demander si Narjes Bahhar trouve le temps de dormir. « J’ai l’impression de rien faire du tout, mais on me dit toujours que je fais un milliard de trucs. » avoue-t-elle en riant avant d’ajouter : « La seule chose que je sais, c’est que je suis un bourreau de travail ». Rencontre avec un esprit à la détermination sans faille.

Avec l’apparition des plateformes de streaming, trouver sa place en playlist est devenu presque aussi important qu’entrer en radio pour les artistes. Dès lors, les responsables éditoriaux incarnent les nouvelles personnalités à séduire. Chez Deezer, ceux-ci se comptent sur les doigts de la main, repartis en fonction des genres musicaux : la chanson française, la pop, ou encore le rap. Narjes Bahhar est à la tête du troisième pôle. Rôle étonnant lorsque l’on se retourne sur son parcours. Journaliste de formation, passée par Assas et le CFPJ – Centre de formation et de perfectionnement des journalistes –, Narjes Bahhar sort de l’école caméra sur l’épaule, et devient journaliste reporter d’images chez Trace TV, chaîne de musique dédiée aux cultures afro-caribeennes ainsi qu’au hip-hop. « Au départ je voulais faire de l’écrit. Puis j’ai découvert la vidéo, qui permet de transmettre différentes choses avec la force de l’image », se souvient-t-elle, avant d’ajouter avec un sourire : « Un JRI, c’est un peu un espèce de tout terrain qui part avec sa caméra au bout du monde ».



L’aventure Deezer

Jusqu’en 2019, c’est Mehdi Maïzi – un autre journaliste – qui occupe le poste de responsable éditorial pour le rap. Lorsque Deezer décide de se lancer sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, il faut trouver la personne idéale pour élaborer une stratégie de lancement. Comprendre : un profil aux qualifications multiples. Le nom de Narjes Bahhar, d’abord glissé par Maïzi, s’impose. Sur plusieurs mois, l’ex-journaliste cumule les missions : « En même temps j’étais édito, programmatrice musicale, sur le Maghreb. Je faisais des playlists pour le Maroc, l’Algérie et la Tunisie ». L’aventure prend fin lorsque l’entreprise choisit d’embaucher des gens sur place pour prendre le relais. Du moins, avant que Mehdi Maïzi ne quitte son poste de responsable éditorial. C’est presque naturellement que Narjes lui succède.

« Jour de Sortie, c’était un peu moi, ma bite et mon couteau à la maison ! »

À peine quelques mois après son arrivée au sein de l’entreprise, le confinement contraint les Français à rester chez eux. Entre les quatre murs de son appartement parisien, Narjes Bahhar tourne vite en rond. Elle qui avait pour habitude des grandes aventures à l’autre bout du monde ne tient plus. Parallèlement, une discussion avec Deezer s’engage. Comment tirer profit du profil de la nouvelle responsable éditoriale, qui maîtrise aussi bien la rédaction journalistique, que le montage audio et vidéo… Création originale lancée pendant le confinement, Jour de Sortie est né donc dans son appartement : « C’était un peu moi, ma bite et mon couteau à la maison avec une console, des interviews à distance par Zoom… Épique ! » Aujourd’hui, le programme est également disponible en format vidéo sur la chaîne YouTube de Deezer. Mais alors, peut-on dire que Narjes Bahhar a définitivement dit au revoir à son passé de journaliste ? Ce sont ses mots, qu’elle explique ainsi : « Je dirais que j’ai un profil qui est plus proche de l’animatrice quand je fais ce genre de choses… Je ne peux plus me dire journaliste aujourd’hui. »

Journalisme en mutation

« On a tous le mythe du grand reporter en tête… Puis tu découvres la réalité d’une industrie ». Le manque d’argent dans la presse écrite, la difficulté à joindre les deux bouts en tant que pigiste, la pression psychologie des rendus… De nombreux journalistes atteignent la trentaine fatigués. Narjes Bahhar s’estime chanceuse. Très tôt, elle se spécialise dans le rap. « Tu sais quoi, je vais te dire un truc : c’est peut-être le meilleur truc que j’ai fait de ma vie » glisse-t-elle. Malgré un certain agacement à se voir reléguer aux mêmes sujets, elle exerce pendant plus de dix ans en radio comme en télévision, avec une agilité rare.

« Aujourd’hui, le savoir-faire ne suffit plus pour accomplir pleinement nos missions de journalistes. S’il n’y a pas le faire savoir ça ne marche pas »

La remarque sur la précarité sérieuse des journalistes nous permet d’évoquer brièvement les tensions, entre les enseignements en école, et la réalité du terrain. Faut-il dénoncer le conflit entre savoir-faire, et faire savoir ? « Aujourd’hui, le savoir-faire ne suffit plus pour accomplir pleinement nos missions de journalistes. S’il n’y a pas le faire savoir ça ne marche pas », regrette Narjes Bahhar, en soulignant que les écoles qui l’ont formée ne prépare pas les jeunes journalistes. L’idéal démocratique, la figure du grand reporter, sont encore bien imprégnés dans l’imaginaire collectif. Un imaginaire qui ne reflète plus du tout la réalité du journalisme.

« Toute ma vie j’ai eu l’impression de passer par des fenêtres » remarque Narjes Bahhar, en réflexion sur son propre parcours. Toujours active, elle avoue ne pas avoir senti les difficultés du métier. Un peu comme si elle avait toujours glissé dessus, avec aisance, mais surtout avec détermination. Pourtant, les miracles n’existent pas pour la cartésienne. « Tout est possible. Ça peut paraître un peu bizarre, mais tu peux vraiment tout faire. Ta limite, c’est le ciel », conclut-elle avec un air amusé. À force de trop traîner avec les rappeurs, on finit par parler comme eux.

Propos recueillis par Lolita Mang

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